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Le mystère du Graal

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Dans l’imaginaire du Moyen Age, dans le nôtre aussi, le Graal occupe une place de privilège. Dans sa nature indéterminée et variable, selon l’écrit médiéval aussi bien que dans nos métaphores, le Graal signifie la recherche de l’impossible. Lié à la symbolique du repas, le Graal jouissait de belles promesses pour la durée, par la séquence énigmatique qui se propose de texte en texte, tantôt christianisée, tantôt bien proche encore de la tradition celtique.

Diverses explications ont été proposées. Des défenseurs d’une thèse chrétienne veulent voir dans le Graal - qui chez Chrétien n’est qu’un large plat creux où l’on sert une hostie - un ciboire ou un calice, et dans le tailloir d’argent une patène, dans la lance qui saigne la sainte Lance. Le cortège serait alors le processus liturgique d’une communion de malade qui reçoit le saint Viatique.

D’autres, suivant Frazer, ont défendu une thèse païenne et rituelle qui rattacherait le cortège à un culte de la fécondité et de la végétation. Il est vrai que la stérilité des terres redit la blessure du Roi Mehaignié, et Perceval aurait ainsi manqué son initiation à un mystère, puisque Lance et Graal seraient deux symboles de la sexualité. Mais les excès d’une vieille mythologie comparée ont été soulignés.

Ceux, nombreux, qui défendent la thèse celtique invoquent des motifs qui se retrouvent dans nombre de récits d’Irlande et du pays de Galles, où un récipient magique, une écuelle ou un chaudron d’abondance possèdent la vertu magique de dispenser boisson et nourriture à volonté. Talismans de l’autre Monde - la lance elle aussi apparaît fréquemment dans le domaine celtique, celle du dieu Lug, celle du dieu Ongus, la lance rouge et noire de Mac Cecht, là lance de Celtchar, enfin la lance du roi Arthur, capable de faire saigner le vent.

Le Graal pose la question non résolue de la christianisation d’un conte, celle aussi de l’agencement d’éléments provenant de plusieurs contes différents. Des scénarios énigmatiques défilent ainsi dans notre littérature arthurienne : à chaque fois, des objets mystérieux et un héros fasciné qui contemple, dont le silence dure trop... La liturgie du regard, du silence et de l’échec renvoie Perceval- et Gauvain à leur misère. Christianisation progressive et discontinue du mystère du Graal, on l’a souvent dit : des significations religieuses sont venues surdéterminer des motifs, des lieux et des noms celtiques.Le Graal aujourd’hui reste encore partiellement attaché à son mystère. Mystère du nom d’abord : Chrétien emploie le mot Graal pour désigner un récipient, un objet précis. Le sens du mot est attesté comme écuelle ou plat. Un passage de la chronique d’Hélinand au début du 13e siècle, rapporte une certaine histoire " quae dicitur de Gradali " : il donne la définition de l’objet, l’image d’un plat creux, probablement large. Cette image a pour ancêtre dans le latin médiéval le mot gradalis, mais il, existe aussi en provençal, ce qui le ramène à la représentation d’une écuelle, d’une jatte, d’un grand plat, il évoque donc un service de table.
Cet étrange objet, qui apparaît avec obsession dans les séquences du Graal, ne se trouve que chez le Roi Mehaigné dont la terre est stérile. Chez Chrétien d’abord, Perceval voit passer une lance blanche d’où tombe une goutte de sang. Un Graal porté par une demoiselle répand une étrange clarté. Il est d’or pur, serti de pierres précieuses. " Aucun mot n’est sorti de ma bouche " : Perceval le Gallois au nom enfin retrouvé est en même temps Perceval l’Infortuné ! Comme pour ceux qui vont le suivre, la Terre restera Gaste.
Dans la Première Continuation - et ceci parallèlement au moment où Robert de Boron donnait une interprétation très religieuse de la scène - le lien est affirmé avec la, matière celtique. Gauvain se trouve devant une scène funèbre : une bière, un cadavre, une épée brisée. Il reste aussi silencieux que Perceval ; on apprend pourtant qu’il s’agit de la lance de Longin qui a percé le côté du Christ mort sur la Croix. La vision du Graal est ici sanglante ; le plat magique effectue un mystérieux service sous les yeux de Gauvain qui voit ensuite une lance saignant abondamment. Le sang repart dans un tuyau d’or.

Dans la Seconde Continuation, Perceval tente d’éclaircir le mystère, et la Troisième Continuation fait aboutir la visite du héros au Château du Graal : la lance qui saigne est la lance de Longin, le Graal est le récipient qui a recueilli le sang du Christ. Quant au " tailloir " il recouvrait le Graal. Ainsi Perceval est couronné roi du Graal après la mort du Roi Pêcheur, il règne sept années durant, puis se retire dans un ermitage avec les trois objets sacrés, le Graal, la lance et le tailloir. Un texte étrange, l’Elucidation placée en tête d’un manuscrit de Perceval et des Continuations parle plus clairement d’un arrière-plan celtique. Des fées des puits, raconte ce court récit, auraient possédé des coupes d’or et d’argent. Violées, elles auraient laissé dépérir le pays ; plus de feuilles, plus de fleurs les cours d’eau sont raréfiés, la cour du riche Roi Pêcheur, roi de fécondité, est perdue. Mais ceci se passait avant le temps du roi Arthur, dont les chevaliers tenteront de protéger les demoiselles des puits et de rendre au pays la prospérité.

En revanche chez Robert de Boron, le Graal apparaît bien comme la relique précieuse qui a servi au Christ à Pâques. Il faut faire revivre le rituel qui redit la Cène et qui se perpétue, après la mort de Joseph, par le Roi Pêcheur, nommé Bron. Dans le Lancelot en prose, Lancelot pouvait espérer approcher le Graal, car seule la perfection courtoise en procure l’accès mais il ne pourra qu’apercevoir l’objet sacré. Dans le Perlesvaus, une séquence au rythme singulier décrit l’extase et l’hébétude de Gauvain : devant le spectacle de la lance d’où tombe le sang vermeil, devant le Graal dans lequel il croit apercevoir un enfant, Gauvain en proie à une joie intense oublie tout : il ne pense qu’à Dieu. Mais il ne dit mot et tous sont alarmés et consternés. Car la Terre est Gaste là aussi, que traversent Gauvain et la demoiselle entrant dans la plus effroyable des forêts, là où " il semblait que jamais il n’y avait eu la moindre verdure les branches étaient dénudées et sèches, les arbres noirs et comme brûlés par le feu, et la terre à leurs pieds noire et comme incendiée ne portait aucune végétation et était parcourue de profondes crevasses ".
Dans La Quête du Saint Graal, à la fin du récit, Galaad voit une lance qui saigne si fort que les gouttes de sang tombent dans un coffret. Un homme nu, tout ensanglanté apparaît : " C’est l’écuelle où Jésus-Christ mange l’agneau le jour de Pâques avec ses disciples. C’est l’écuelle qui a servi à leur gré tous ceux que j’ai trouvés à mon service. C’est l’écuelle que nul impie n’a pu voir sans en pâtir, et parce qu’elle agrée ainsi à toutes gens, elle est à juste titre appelée le Saint Graal. "

Dans la version allemande de Wolfram von Eschenbach, qui a eu pour sources des manuscrits du roman de Chrétien de Troyes, Parzival devient chevalier arthurien et même roi du Graal. L’ermite Trevizent, oncle de Parzival, lui révèle que le Graal est une "pierre", dont le nom ne se traduit pas. L’objet magique dispense là aussi nourriture et boisson à volonté et il est source de vie, vertus qui lui sont conférées par l’hostie que dépose sur la pierre tous les vendredis Saints une colombe ; la pierre est ainsi " la quintessence de toutes les perfections du Paradis "Si le Graal fait éclater la simplicité et la " niceté " de Perceval devant la merveille, et révèle l’inaptitude de ceux qui vont le suivre, il peut exprimer aussi l’espoir d’un approfondissement du héros et d’un aboutissement de la quête. Mais le Graal fait plus encore : il indique la souffrance du royaume stérile. et la blessure du roi. Ou plutôt, pour suivre Daniel Poirion, " le Graal ne dit pas, il fait signe ". L’obsession de l’énigme dans les scénarios que nous ont laissés les récits médiévaux - qu’il s’agisse d’un vestige de mythe archaïque ou d’un objet religieux lié à l’ère du Christ - suggère en tout cas que l’Occident médiéval a subi une grande fascination pour le réseau des sens que l’objet porte avec lui et qui ne semblent pouvoir être épuisés.

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