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Chrétien de Troyes

, par

Comment les écrivains français ont-ils pu connaître cette " matière de Bretagne " ? L’Irlande, à cause de son isolement géographique, n’a probablement pas joué un rôle important. Il faut plutôt envisager les zones de contact entre celtes et français, entre le pays de Galles et la Cornouailles qui sont proches du continent, du domaine normand et de l’Armorique. Deux thèses se sont affrontées : celle qui affirme que l’Armorique aurait été le lieu et la source de cette diffusion, l’autre qui ne reconnaît de rôle important qu’au pays de Galles et à la Cornouailles. On suivra une position médiane pour laquelle la " thèse continentale " et la " thèse insulaire " ne s’excluent pas, mais se complètent. Imaginons ainsi un monde où, grâce à l’importance de la transmission orale, la légende fut confiée spontanément à une forme de colportage par les harpeurs et les jongleurs. Par ailleurs, et parallèlement, le rôle croissant du manuscrit et la fonction valorisée de l’écrit font connaître les récits et contribuent au prestige de la légende de Bretagne.Si dans l’écrit jusque-là, la légende était prise en charge par la chronique imaginaire et par l’historiographie fabulée, elle sera désormais le sujet de genres narratifs précis. Pourtant à l’origine le mot " roman " ne désigne pas un genre de récit : il concerne la langue que parle tout le monde, la langue dite vulgaire, la langue romane qui n’est précisément pas la langue savante, le latin, langue des clercs. Puis, toujours maintenu dans un registre linguistique, le terme " roman " désigne un texte traduit du latin, et peu à peu un texte narratif rédigé directement en langue romane ; il désignera, pour finir, un genre narratif précis très éloigné de l’univers épique. Ainsi le genre romanesque et la langue ont-ils eu à l’origine des rapports étroits.

Sources orales, sources écrites : il faut imaginer que Chrétien, le véritable créateur de notre " roman ", a dû travailler aussi bien à partir de sources orales qu’à partir de manuscrits dont il aurait pris connaissance, de ce " livre " par exemple dont il parle au début de son Perceval, qui lui aurait été transmis par Philippe de Flandre.

Quant à l’arrière-plan celtique, il est tout à fait évident chez Chrétien de Troyes, par les noms de ses héros et surtout par les motifs des fictions qui montrent que nos romans arthuriens sont vraiment alimentés par la " Matière de Bretagne ". Sans reprendre fidèlement les trames mythiques des récits d’Irlande, ces thèmes peuvent être aisément localisés : il s’agit des amours de mortels et de fées, de la quête d’objets magiques, d’interdictions et de transgressions, de métamorphoses aussi, et surtout de voyages vers des séjours merveilleux où le temps s’abolit, vers un " Autre Monde ", qui évoque cet Autre Monde des Celtes, bien souvent évoqué par des îles, des domaines sous la mer ou des tertres que l’on croyait le pays des morts. Les deux mondes communiquent par des frontières, que l’on peut reconnaître chez Chrétien de Troyes, bien qu’elles aient pris les aspects plus familiers de l’époque féodale : un pont, un gué, le parcours d’une forêt au cours d’une chasse. Les aventures de nos récits arthuriens sont très largement organisées sur ces motifs, rationalisés par un revêtement féodal et courtois. La tradition celtique qui faisait une large part à des séquences de navigation (les Imrama) avait d’ailleurs très vite été intégrée dans des récits chrétiens comme le Voyage de saint Brendan au 11e siècle, car l’accès à un monde merveilleux où règne l’abondance rejoint sans peine la quête symbolique de Dieu.

Clerc cultivé de la cour de Marie de Champagne, Chrétien de Troyes met en scène des héros déjà attestés par des récits celtique s qui sont aussi à la source de Gereint et Enid, d’Owein et Lunet et de Peredur. Mais les textes gallois correspondant à ces récits de Chrétien ne sont pas des traductions résumées des romans de Chrétien, pas plus qu’ils n’ont été la source de Chrétien. Aujourd’hui, on s’oriente volontiers vers la théorie d’une source commune. Survivance d’une source locale ? importation de cette source en territoire français ? Même ces incertitudes permettent de deviner à quel point l’activité de Chrétien a été novatrice, à quel point il a su tirer parti d’une croisée de traditions. Le sénéchal Keu est investi d’un rôle relativement important, plus précisément encore Gauvain et Guenièvre. Si la Guenièvre galloise possédait des traits féeriques nombre d’autres traditions soulignent qu’elle est bien venue d’un Autre Monde. Or chez Chrétien la figure féerique devient le modèle d’une souveraine pourvue de qualités courtoises remarquables, de sagesse et de générosité, le digne pôle d’Arthur. Quant à la figure royale, elle prend belle allure chez le romancier français : Arthur cautionne la " chevalerie " et les exigences d’un code idéal de comportement. Il est le roi qui sait témoigner de la libéralité sans fin, selon le mérite de chacun, en toute justice. Il est la clef de voûte d’un beau rêve. Ainsi, dans les récits de Chrétien de Troyes, un cycle de personnages se constitue, qui fournira la matrice dans laquelle puiseront les continuateurs. Si nous lui devons ce qu’on a appelé la naissance du véritable roman français, c’est par l’estampage des données mythologiques, qui continuent à fournir une structure narrative stable, en faveur d’un approfondissement psychologique des personnages. Le chemin initiatique, de Perceval en est la meilleure illustration. Dans son premier roman déjà, Érec et Énide, vers les années 1165-1170, Chrétien entend bien souligner, le lien de l’amour et de la prouesse, la nécessité de l’accomplissement de soi dont le. désir amoureux est l’origine. Érec, fils du roi Lac, doit apprendre à concilier l’amour et l’aventure. Sa recreantise après son mariage avec Enide engendre la consternation de son entourage et de son épouse. Il lui faut reconquérir son mérite et regagner Enide. Inversement, dans Le Chevalier au lion, Yvain a oublié la promesse faite à sa femme Laudine, emporté par l’amour de la gloire chevaleresque, il a rompu un contrat qui, lui assignait le terme du retour. Repoussé, il part. fou de chagrin et amnésique vers la forêt où il vit en homme sauvage. Il lui faudra parcourir un long chemin d’accomplissements pour parvenir à l’aventure qui lui fera regagner Laudine. Mais pour cela, en ultime épreuve, il devra délivrer les prisonnières du Château de Pesme Aventure. Cliges, vers 1170 fait la part belle à l’héritage antique et c’est aussi le récit où se confirme le raffinement de l’investigation psychologique. Si Chrétien a largement emprunté à la tradition celtique, il l’a nourrie de références tirées d’un monde littéraire qu’il connaissait. Et les éléments de sa psychologie de l’amour, qui disent assez l’influence des lettres antiques au Moyen Age, nous rappellent en même temps que le romancier s’était intéressé à ses débuts à des adaptations d’Ovide.

Le Chevalier à la charrette fut commandé à Chrétien par Marie de Champagne : si la trame est constituée par les épreuves des récits celtiques (en particulier un récit d’enlèvement, l’aîthed celtique) la dominante, l’idée directrice ce qu’on appelle le " sen ", est celle d’un grand enseignement sur ce que doit être l’amour courtois, la fin’amor. Lancelot doit à tout moment se montrer un amant parfait, et dans le cadre de ces relations, singulières pour le lecteur d’aujourd’hui, qui attachent l’amant à sa dame, laquelle se comporte en seigneur parfois impitoyable, c’est l’absolu de l’amour qui imprègne le roman.Perceval ou le Conte du Graal, commencé vers 1180 mais resté inachevé, ne cessera d’être le grand référent des cycles qui vont le continuer. Ce récit d’un enfant tenu volontairement à l’écart de la vie chevaleresque se poursuit par l’apprentissage difficile du code amoureux et de l’exploit, roman d’initiation jusqu’à l’épreuve énigmatique du Château du Graal qui restera chez Chrétien de Troyes une quête non aboutie

C’est à Chrétien de Troyes que revient le mérite d’avoir tiré du fond breton la matière de ses romans. Par ailleurs l’affirmation de son rôle de créateur est claire dans le prologue du Chevalier à la charrette dans les vers célèbres qui en décrivent l’activité : c’est l’idée organisatrice, la signification, qui engage la responsabilité d’une architecture de l’ensemble et de l’agencement des éléments tirés d’une matière :" Chrétien commence à rimer son livre sur Le Chevalier à la charrette. Il tient de la comtesse, en présent généreux, la matière avec l’idée maîtresse, et lui veille à la façon " (maniere, sen et conjointure).
Chez Chrétien, le roi Arthur est véritablement installé " en littérature ", sa cour est le rentre de ralliement des meilleurs chevaliers du monde. C est la première fois dans la littérature européenne, qu’on évoque la légende du Graal : à Chrétien revient, semble-t-il, l’initiative de lier à Arthur la légende du Graal. C’est à lui aussi que revient l’idée de rattacher l’histoire de Perceval et celle du Graal. A partir de ces éléments le romancier permettait le développement de ce que proposaient les textes qui l’avaient précédé, il offrait matière à des créations nouvelles. Le mythe et ses virtualités, nourri d’éléments chrétiens, fait place au héros élu, prédestiné dont l’ascendance se devine douloureusement et dont l’initiation restera ouverte aux récits qui suivront.
Ainsi l’oeuvre de Chrétien devient un pivot autour duquel vont s’organiser tous les récits des temps à venir, qu’il s’agisse des Continuations de Perceval - puisque son roman est resté inachevé - ou des références explicites à son oeuvre dans tel, ou tel récit en vers du 13e siècle ; qu’il s’agisse de l’usage des personnages de la cour d’Arthur, tel que le roman occitan Jaufro saura l’évoquer ; qu’il s’agisse enfin de l’influence de la casuistique amoureuse qu’il a si remarquablement développée dans le Cligès et dont font usage des récits comme le roman de Raoul de Houdenc, ou Jaufré et Le Chevalier au Papegau, sur des registres malicieux et probablement volontaire ment parodiques.

On n’interrogera jamais assez la symbiose des demandes du public et de la genèse des oeuvres : il est un fait, c’est que la légende arthurienne en fut fortement stimulée, autant pour la production des oeuvres que pour l’imprégnation de la société par cet imaginaire qui lui fournira un monde de rêves dont elle avait bien besoin, à travers un idéal de comportements qu’elle voudra mettre en acte dans un réel souvent difficile. Ainsi c’est à un niveau largement international que la légende se répand à partir des années 1180-1190. Imitant la dynastie des Plantagenêt, de grands personnages de l’époque se mettent à commander des oeuvres, suscitent la création d’épisodes nouveaux, qui développent les aventures de personnages connus, en choisissant par exemple un personnage typiquement "courtois" comme Gauvain, ou en inventant dans leur entourage des héros secondaires qui deviennent personnages principaux d’un récit, tel Gliglois dans le roman du mire siècle qui porte son nom.

A titre d’exemple : un témoignage de cette expansion est la pénétration précoce de la légende en Italie et en Allemagne au début du 12e siècle, en Scandinavie vers les années 1220-1230, aux Pays-Bas vers les années 1230-1250. Le passage du vers à la prose semble avoir largement favorisé cette expansion, bien que les romans en vers de Chrétien aient constitué directement pour Hartmann von Aue, en Allemagne, la base des remaniements d’Yvain et d’Érec. Et parallèlement à la connaissance des écrits, on aimerait cerner à l’époque l’importance de la diffusion orale. Au niveau d’un colportage de cour en cour, il importe d’évoquer plus précisément la façon dont on prenait connaissance des textes. Le public de l’époque écoutait plus qu’il ne lisait. Si l’on en croit les enquêtes d’une sociologie de la culture médiévale, la lecture silencieuse et solitaire semble ne s’être répandue, et avec lenteur, qu’au cours du 13e siècle. Telle formule du Perlesvaus semble faire allusion aussi bien à une transmission individuelle qu’à une transmission d’individu à individu par la voix. Mais peut-être ne s’agit-il que d’une formule de récit ! Dans la diffusion du légendaire il faut en tout cas signaler une inauguration de poids chez Chrétien, dont les romans constituent le premier genre narratif en langue vernaculaire destiné à être lu. Et pour situer Chrétien dans son siècle, si avec Wace la " Table " Ronde rime avec " fable " ("... la Rounde Table/ Dunt Bretun dient mainte fable "), désormais la littérature marque bien qu’elle est fiction et elle revendique ce statut comme un acte fondateur. Ainsi par là suite, et non sans fierté, l’auteur de chaque récit pourra-t-il pressentir qu’il prend place dans un ensemble culturel que Chrétien préside, comme un maître. Chaque oeuvre se sent là partie émergée, ou l’excroissance, d’une vaste histoire.

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