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Une décision cruciale

, par


Il est (... ) une question très réelle », celle « de savoir « s’il sera possible de poursuivre nos efforts au Sud Vietnam pendant le temps nécessaire à la réalisation de nos objectifs là-bas. »
Voilà ce qu’écrivait le secrétaire à la Défense McNamara au président Johnson alors que 1967 touchait à sa fin. Craignant que ni un fort accroissement des effectifs de combat américains ni le renforcement des bombardements sur le Nord Vietnam ne parviennent à décrocher la victoire ou à forcer les Nord-Vietnamiens à négocier, il s’interrogeait : combien de temps encore le peuple américain continuerait-il d’accepter ces lourdes pertes et cette gigantesque ponction dans les ressources nationales ?
La seule solution avancée par McNamara consistait à arrêter les bombardements et à déclarer que les Etats-Unis n’accroîtraient pas leurs forces : une manière comme une autre de démontrer à l’opinion mondiale que les Etats-Unis n’étaient pas responsables des obstacles fermant le chemin de la paix. Concurremment, les Etats-Unis réduiraient leurs opérations terrestres au strict minimum nécessaire au maintien de la sécurité, ce qui diminuerait les pertes américaines et renforceraient les forces sud-vietnamiennes afin qu’elles pussent assumer une responsabilité grandissante dans la conduite de la guerre.

Le mémorandum de McNamara provoqua d’importants clivages dans l’administration Johnson. Les militaires du Pentagone s’y opposèrent vivement. Quelques désaccords surgirent même parmi les conseillers civils de Johnson ; la plupart, pourtant, y compris des « faucons » présumés comme le Secrétaire d’Etat Dean Rusk et le conseiller spécial pour les affaires touchant la sécurité nationale Walt W. Rostow, se montrèrent largement favorables à l’attitude préconisée par McNamara.
Après avoir rappelé en consultation à Hanoi, en juillet 1967, les diplomates nord-vietnamiens du monde entier, Hô Chi Minh, Vô Nguyen Giap et les autres leaders de Hanoi prirent, comme le général Westmoreland le devinera justement par la suite, « une décision cruciale concernant la conduite de la guerre ». Ils décidèrent de lancer une offensive généralisée au Sud Vietnam. Pour s’assurer l’obéissance des commandants et de leurs troupes, les dirigeants communistes décrivirent l’offensive avec emphase. Lorsque le Vietcong et les troupes nord-vietnamiennes attaqueraient tout le territoire sud-vietnamien — surtout les cités qui jusque-là, à part les bombardements d’artillerie et les opérations terroristes, avaient été épargnées , le réseau communiste souterrain du Sud ferait surface et, avec l’aide des sympathisants du Sud, s’emparerait du pouvoir local, renverserait le régime du tandem Thieu-Ky et mettrait fin à la guerre.
On ne pourra probablement jamais déterminer le degré de sincérité des dirigeants nord-vietnamiens quand ils envisageaient pouvoir provoquer le soulèvement général du peuple sud-vietnamien. Mais il y avait plus important : l’effet qu’aurait cette puissante offensive sur les Américains. Les Nord-Vietnamiens pouvaient difficilement ignorer le désenchantement croissant engendré par la guerre au Etats-Unis. Une défaite militaire, catastrophique pendant une année électorale, l’accroissement énorme des pertes américaines et sud-vietnamiennes, la preuve que les Sud-Vietnamiens étaient incapables de supporter seuls le fardeau de la guerre, tout cela réuni pouvait fort bien aboutir à un second Dien Bien Phu... Les Etats-Unis décideraient qu’il n’y avait pas de victoire possible, sauf à un prix que le peuple américain ne voulait pas payer. Alors, les Nord-Vietnamiens s’assoiraient à la table de négociation, sachant que les Américains feraient presque toutes les concessions souhaitées afin de mettre fin au conflit.
Mais pour que l’offensive réussît, il fallait que la surprise fût totale. Plusieurs moyens existaient à cet effet. Avant tout, le Vietcong et les Nord-Vietnamiens étaient passés maîtres dans l’art de rassembler les hommes et les matériels lentement, systématiquement, secrètement.
Cependant, grâce à leurs appareils de reconnaissance et à leurs autres techniques perfectionnées de renseignement, les Américains risquaient de découvrir le plan magistral des communistes — à moins qu’une action de diversion spectaculaire le dissimulât. L’histoire du Vietnam contenait en l’occurence un précieux antécédent : en l’an 1789, les forces
des chefs des montagnards de Tay Son attaquèrent les troupes chinoises occupant Hanoi et obtinrent à la fois la surprise et la victoire en lançant l’opération au moment le plus inattendu, à savoir la période sacrée du Têt, le Nouvel An lunaire.
Peu de nations occidentales connaissent une fête aussi importante pour leur peuplé que l’est le Têt pour les Vietnamiens. Il ne s’agit pas seulement d’une période de festivités — feux d’artifice et fêtes dans les rues ; c’est aussi un moment de vénération des ancêtres, autour de l’autel familial. Pendant plusieurs jours, le pays tout entier se déplace, les gens visitent leurs maisons ancestrales et toutes les affaires — y compris les affaires de la guerre — s’arrêtent. Les communistes se dirent que bien peu de Sud-Vietnamiens et certainement aucun Américain —se rappelleraient les événements de 1789. Dès lors, comment mieux assurer la surprise totale qu’en lançant l’offensive au début de la fête du Têt — pour laquelle, de plus, le Vietcong avait déjà décrété une trêve du 27 janvier au 3 février ?


sources Connaissance de l’histoire Hachette1983

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