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Vers 4001 à 5000

, par

De ce qui se passe, et je me demande
Pourquoi la reine ne supporte pas
De vous voir ni ne veut converser avec vous.
Si jamais elle consentait à vous parler
Ce n’est pas maintenant qu’elle devrait s’y refuser
Et éviter de vous écouter,
Car pour elle, vous avez fait beaucoup.
Dites-moi donc si vous savez
Pour quelle raison, pour quel méfait
Elle vous a reçu avec tant de froideur.
- Sire, jusqu’en ce moment même je ne me doutais de rien,
Mais en effet il ne lui plaît guère de me voir
Ni d’écouter ce que j’ai à dire ;
Cela me fait souffrir et me tourmente beaucoup.
- Il est certain, fait le roi, qu’elle a tort,
Car vous vous êtes mis en péril de mort
En courant pour elle de si grands risques.
Mais venez donc, beau doux ami,
Et vous irez parler avec le sénéchal.
- Très volontiers, fait-il, je veux bien y aller."
Tous deux s’en vont auprès du sénéchal.
Lorsque Lancelot arriva devant lui,
Ce fut le sénéchal qui adressa
Le premier mot à Lancelot :
"Comme tu m’as couvert de honte ! - Et comment ai-je pu le faire ?
Fait Lancelot, dites-le-moi ;
Quelle honte vous ai-je donc faite ?
- Une honte bien grande ; tu as su mener à bien
Une prouesse que je ne parvins point à accomplir,
Et tu as fait ce que je n’ai pas pu faire."
Alors le roi les laisse en tête-à-tête,
Il quitte tout seul la chambre ;
Et Lancelot demande
Au sénéchal s’il a beaucoup souffert.
"Oui, beaucoup, fait-il, et je souffre encore :
Jamais je n’eus plus mal que je n’ai à présent ;
Il y a bien longtemps déjà que je serais mort
Sans le roi qui vient de s’en aller d’ici,
Lequel a témoigné à mon égard d’une pitié
Pleine de douceur et d’amitié,
De sorte que, pourvu qu’il fût au courant,
Jamais rien de ce dont j’avais besoin
Ne me manqua une seule fois -
Rien qui ne me fût préparé immédiatement
Dès qu’il savait ma nécessité.
Par contre, pour chaque bienfait que lui me faisait,
Son fils Méléagant,
Passé maître en l’art de mal faire,
Faisait venir traîtreusement auprès de lui
Les médecins et leur commandait ensuite
De mettre sur mes plaies
Des onguents propres à me faire mourir.
J’avais ainsi un père et un parâtre,
Car lorsque le roi faisait mettre
Un bon emplâtre sur mes plaies,
Voulant faire tout son possible
Pour hâter ma guérison,
Son fils, dans sa traîtrise,
Cherchait en revanche à me tuer,
Et ordonnait qu’on l’enlevât
Pour mettre un mauvais onguent à sa place.
Mais j’ai la certitude
Que le roi ne savait rien de tout cela :
Pareil meurtre ou acte de félonie
Sont des choses que d’aucune manière il n’eût tolérées.
Mais vous ne savez rien de la générosité
Dont il a fait preuve à l’égard de ma dame la reine :
Jamais par nul guetteur
Tour dans une marche ne fut gardée plus attentivement
Depuis le temps que Noé construisit l’arche,
Tant il a pris soin d’elle ;
Il ne permet même pas
Que son fils la voie, ce qui l’enrage,
A moins que ce ne soit en présence d’une foule de gens
Ou qu’il ne soit là, lui aussi, présent.
Il manifeste envers elle un respect si grand -
Et depuis longtemps il la traite ainsi -
Ce noble roi, auquel grâces soient rendues,
Selon les règles qu’elle-même a formulées.
Jamais il n’eut d’autre arbitre
Qu’elle pour déterminer sa propre conduite ;
Et le roi ne l’en estima que davantage,
A cause de la loyauté dont elle fit preuve.
Mais est-ce vrai ce qu’on m’a dit,
Qu’elle éprouve pour vous une si grande ire
Qu’au vu et au su de tout le monde elle a refusé
De vous adresser la parole ?
- On vous a bien dit la vérité,
Fait Lancelot, sans hésiter une seconde.
Mais, pour Dieu, sauriez-vous me dire
Enfin pour quelle raison elle me hait ?"
L’autre répond qu’il n’en sait rien,
Mais que cela lui paraît bizarre et étrange.
"Que tout soit selon sa volonté,"
Fait Lancelot, qui ne peut que se résigner,
Et il dit : "Il me faudra prendre congé de vous,
Car je pars à la recherche de Gauvain,
Qui est arrivé en ce pays ;
Il s’est engagé devant moi de venir
Tout droit au Pont Sous l’Eau :"
Alors il a quitté la chambre
Pour se présenter auprès du roi
Afin d’obtenir la permission de partir dans cette direction.
Le roi la lui accorde volontiers ;
Mais ceux qu’il avait délivrés
Et libérés de la prison
Lui demandent ce qu’ils vont faire.
Et il dit : "Avec moi viendront
Tous ceux qui voudront m’accompagner ;
Et ceux qui désirent rester
Auprès de la reine, qu’ils y restent :
Il n’y a pas de raison qu’ils viennent avec moi."
Tous ceux qui le veulent s’en vont avec lui,
Plus heureux et joyeux que de coutume.
Avec la reine demeurent
Des demoiselles qui étalent leur joie,
Et mainte dame et maint chevalier ;
Mais il n’y a parmi eux un seul
Qui n’eût préféré rentrer
Dans son propre pays plutôt que rester là.
Mais la reine les retient tous
A cause de messire Gauvain qui est sur le point d’arriver,
Et dit qu’elle ne bougera point
Avant d’avoir de ses nouvelles.
Partout la nouvelle s’est répandue
Que la reine est entièrement libre
Et que tous les prisonniers sont délivrés ;
Ils pourront donc sans faute s’en aller
Dès qu’il leur plaira et quand bon leur semblera.
Tous cherchent à établir si c’est vrai,
Personne ne parla de rien d’autre
Lorsque les gens se rassemblèrent tous ensemble.
Ils se fâchent beaucoup
Que les mauvais passages aient été détruits
Si bien que l’on va et vient comme on veut :
Ce n’est pas ainsi que doivent être les choses !
Quand les gens du pays
Qui n’avaient pas été à la bataille
Apprirent comment Lancelot s’était conduit,
Ils se sont tous dirigés à l’endroit
Où ils surent qu’il allait,
Car ils pensent que cela plairait au roi
S’ils prenaient et lui livraient
Lancelot. Ses gens à lui
Se trouvaient tous dépourvus de leurs armes
Et pour cette raison on les maltraita,
Car ceux du pays vinrent armés.
Il n’est pas étonnant qu’ils réussirent à prendre
Lancelot, qui était désarmé.
Ils le ramènent tout captif en arrière,
Les pieds attachés sous le ventre de son cheval.
Et les autres disent : "Vous agissez mal,
Seigneurs, car le roi garantit notre sûreté.
Nous sommes tous sous sa protection."
Et eux répondent : "Nous n’en savons rien,
Mais c’est ainsi en tant que nos prisonniers
Qu’il vous faudra venir à la cour."
Le bruit vole et court rapidement
Jusqu’au roi que ses gens ont pris
Lancelot et l’ont mis à mort.
Quand le roi l’entendit, il en éprouve un grand deuil,
Et jure par sa tête - et par bien plus encore -
Que ceux qui l’on tué en mourront à leur tour ;
Ils ne sauront jamais se justifier,
Et, s’il peut les tenir entre ses mains ou les prendre,
Il ne restera d’autre remède que la pendaison
Ou le bûcher ou la noyade.
Et s’ils veulent nier leur crime,
Jamais à aucun prix il ne les en croira,
Car ils lui ont trop rempli le coeur
De tristesse, et lui ont fait une honte si grande
Qu’il mériterait le mépris de tous
S’il ne s’en vengeait pas ;
Mais il se vengera, que personne n’en doute !
La rumeur continue de circuler
Jusqu’à parvenir là où se trouve la reine,
Assise à table, en train de manger.
Elle a failli se donner la mort
Aussitôt que sur Lancelot
Elle apprit la nouvelle mensongère ;
Mais elle la croit vraie
Et s’en effraie si cruellement
Qu’elle en perd presque l’usage de la parole ;
Mais pour les gens qui étaient là, elle dit à voix haute :
"Je suis vraiment navrée qu’il soit mort,
Et je n’ai pas tort d’avoir du chagrin,
Puisqu’il vint dans ce pays à cause de moi :
Il est donc juste que je ressente ce chagrin."
Puis elle se dit à elle-même tout bas,
Pour que personne ne puisse l’entendre,
Qu’à boire et à manger
Jamais plus il ne conviendra de l’inviter
S’il est bien vrai qu’est mort celui
Pour la vie de qui elle-même vivait.
Alors, accablée de tristesse, elle se lève
De table, et elle s’abandonne à sa douleur,
Sans que personne ne puisse l’entendre ni l’écouter.
A plusieurs reprises, la fureur de mettre fin à ses jours
La pousse à se prendre à la gorge ;
Mais elle se retient le temps de se confesser toute seule,
Et se repent et bat sa coulpe,
En s’accusant sévèrement et en plaidant coupable
Du péché qu’elle avait commis
Envers celui dont elle savait bien
Qu’il avait toujours été entièrement à elle
Et qu’il le serait encore s’il était en vie.
Elle souffre tant de sa propre cruauté
Qu’elle finit par perdre une partie de sa beauté.
Sa cruauté et sa félonie
L’ont rendue pâle outre mesure,
Ainsi que ses nuits de veille et son refus de manger ;
Elle additionne la somme de ses méfaits,
Et ceux-ci repassent chacun devant elle ;
Elle les enregistre tous et ne cesse de dire :
"Malheureuse ! A quoi ai-je pu penser,
Lorsque mon ami vint devant moi,
Pour que je ne daignasse pas le recevoir avec joie
Ni ne voulusse jamais l’écouter ?
Quand envers lui je manquai d’égards
Et refusai de lui parler, n’était-ce pas là folie de ma part ?
Folie seulement ? Que Dieu me vienne en aide !
Je commis plutôt des actes de traîtrise et de cruauté ;
Alors que je ne croyais faire tout cela que par simple jeu,
Il ne le comprit pas de cette façon-là.
Et il ne m’a point pardonné.
Moi seule lui ai administré
Ce coup mortel, je pense.
Quand il se présenta devant moi tout souriant
Et crut que je lui exprimerais
Ma grande joie à le recevoir,
Et je ne voulus jamais le voir,
Cela ne fut-il pas un coup mortel pour lui ?
Quand je refusai de lui parler,
En un bref instant, je le privai
Et de son coeur et de sa vie.
Ces deux coups-là l’ont tué, j’en suis sûre ;
Ce ne sont pas de vagues Brabançons qui l’ont assassiné.
Mon Dieu ! Pourrai-je racheter
Ce meurtre et ce péché ?
Non, c’est impossible. Avant que cela ne se fasse,
Tous les fleuves seront desséchés et la mer se tarira.
Hélas ! Comme je me sentirais comblée
Et quel grand réconfort pour moi
Si une seule fois, avant sa mort,
J’eusse pu le tenir dans mes bras !
De quelle manière ? Oui : nos deux corps nus, l’un contre l’autre,
Pour que j’eusse reçu de lui le plus possible de joie.
Maintenant qu’il est mort, je suis bien lâche
De ne pas tout faire pour mourir, moi aussi.
Pour quelle raison ? Cela nuit-il à mon ami
Si je continue de vivre après sa mort,
Alors que je n’ai plus rien qui m’occupe
Sauf les malheurs que j’éprouve pour lui ?
Tandis que c’est après sa mort que je m’y complais,
Assurément, pendant sa vie, la souffrance que je désire tant
A présent lui eût été bien douce.
Bien lâche est celle qui préfère mourir
Plutôt que de souffrir pour son bien-aimé.
Il me plaît certainement beaucoup
De mener le deuil encore pendant longtemps.
J’aime mieux vivre et subir les mauvais coups
Que mourir et trouver le repos."
Le deuil de la reine fut tel
Que pendant deux jours elle ne mangea ni ne but rien,
Et l’on pensa qu’elle était morte.
Nombreux sont ceux qui portent des nouvelles,
Et les mauvaises nouvelles se répandent davantage que les bonnes.
A Lancelot parvient la nouvelle
Que sa dame, sa bien-aimée est morte.
Son deuil fut grand, n’en doutez pas ;
Tous se rendent bien compte
Du degré de sa douleur et de sa peine.
Sa douleur fut bien authentique,
Si vous tenez à l’entendre dire et à le savoir,
Car elle le poussa à se dégoûter de la vie :
Il se mit à vouloir sans tarder sa propre mort,
Mais auparavant il composa une complainte.
D’une ceinture qu’il portait
Il fait un noeud coulant à l’un des bouts,
Et, en versant des larmes, il se dit à lui-même :
"Ah ! Mort ! Comme tu m’as traqué,
De bien portant tu m’as transformé en grand malade !
Je suis à bout de mes forces, mais ne sens aucun mal
A part la douleur qui pèse sur mon coeur.
Cette douleur est bien grave, voire mortelle.
Je veux bien qu’il en soit ainsi
Et, s’il plaît à Dieu, j’en mourrai.
Comment ? Ne pourrai-je pas mourir autrement
S’il ne plaît pas à Dieu de me laisser mourir ?
Si, bien sûr, mais qu’Il me permette
De serrer cette ceinture autour de mon cou,
Je pense bien pouvoir ainsi contraindre la Mort
A me tuer en dépit d’elle.
La Mort qui jamais ne désira
Que ceux qui ne veulent pas d’elle
Ne veut pas se présenter, mais ma ceinture
L’amènera tout de suite en mon pouvoir.
Et aussitôt qu’elle se trouvera sous mon autorité,
Elle fera ce que je demanderai d’elle.
Mais non, elle viendra trop lentement,
Tant je suis désireux de l’avoir auprès de moi."
Alors il ne se permet plus aucun retard, aucun délai ;
Il passe dans le noeud sa tête
Et le fixe autour de son cou,
Et pour que le coup ne manque de porter,
Il lie le bout de la ceinture
Etroitement à l’arçon de sa selle,
Sans que personne ne s’en aperçoive ;
Puis il se laisse glisser vers le sol,
Car il voulut se faire traîner
Par son cheval jusqu’à son dernier souffle :
Il ne consent pas à prolonger sa vie une heure de plus.
En le voyant tombé à terre,
Ceux qui chevauchaient avec lui
Croient qu’il s’est évanoui,
Car nul d’entre eux ne s’aperçoit du noeud
Qu’il avait fixé autour de son cou.
Ils ont vite fait de le saisir,
Et le relèvent dans leurs bras,
Et c’est alors qu’ils ont trouvé le lacet
Au moyen duquel il était devenu son propre ennemi
En le mettant autour de son cou ;
Ils se pressent pour le couper :
Mais le lacet lui avait si durement
Eprouvé la gorge
Que pendant un certain temps il ne put parler ;
C’est tout juste si les veines de son cou
Et de sa gorge ne s’étaient pas toutes rompues ;
Désormais, qu’il le voulût ou non,
Il ne fut plus en mesure de se faire du mal.
Cela le contrariait beaucoup d’être gardé à vue,
Sa douleur faillit exploser,
Parce qu’il se serait volontiers tué,
Si personne n’avait veillé sur lui.
Puisqu’il ne pouvait plus se faire de mal ;
Il dit : "Ah ! Mort vilaine et basse,
Mort, pour Dieu, n’avais-tu donc pas
Assez de pouvoir et de force
Pour me tuer, moi, au lieu d’emporter ma dame !
Redoutais-tu de faire un acte de charité
En voulant ou en daignant le faire tout simplement ?
Tu m’épargnas par lâcheté,
Aucune autre explication ne te sera jamais imputée.
Ah ! quel beau service et quelle bonté de ta part !
Comme tu as bien su désigner l’objet de ta faveur !
Malheur à celui qui, de ce grand service,
Songe à te remercier ou à t’en savoir gré !
Je ne sais dire laquelle des deux me hait le plus,
La vie qui veut me garder auprès d’elle
Ou la Mort qui refuse de me tuer.
Ainsi chacune me tue à sa façon ;
Mais il est juste - que Dieu me pardonne ! -
Que je demeure en vie malgré moi ;
J’aurais dû mettre fin à mes jours
Aussitôt que ma dame la reine.
M’eut fait savoir à quel point elle me détestait.
Elle n’agit pas de la sorte sans raison,
Le mobile de son geste fut, au contraire, des plus solides,
Mais j’ignore en fait ce qui l’a provoquée.
Mais si seulement je l’avais su,
Avant que son âme n’allât devant Dieu,
J’aurais certainement réparé ma faute à son égard
Aussi totalement et richement qu’elle l’aurait désiré,
Pourvu qu’elle m’accordât sa miséricorde.
Dieu ! ce forfait, qu’a-t-il bien pu être ?
Je pense que peut-être elle a dû apprendre
Que j’ai monté sur la charrette.
Je ne sache pas d’autre acte dont elle pourrait
M’accuser. C’est bien celui-là qui m’a trahi.
Si pour cet acte-là elle m’a détesté,
Dieu ! pourquoi cette faute me causa-t-elle du tort ?
Jamais Amour ne fut connu(e)
De l’homme qui me reprocherait un acte semblable ;
Il serait faux d’affirmer
Qu’un comportement qui vient de la part d’Amour
Peut mériter un reproche ;
Au contraire, amour et courtoisie
C’est tout ce qu’on peut faire au service de celle qu’on aime.
Je ne fis rien, moi, pour mon amie.
Je ne sais comment le dire, hélas !
Je ne sais pas si je peux dire "amie" ou non,
Je n’ose pas lui donner ce surnom.
Mais je crois connaître suffisamment bien l’amour
Pour savoir qu’elle n’aurait pas dû
Me mépriser davantage pour cela, si elle m’eût aimé,
Qu’au contraire, elle aurait dû m’appeler son ami sincère et vrai,
Puisque, à cause d’elle, c’était pour moi un honneur
De faire tout ce que demande Amour,
Même, monter sur une charrette.
Elle aurait dû interpréter cela comme un geste d’amour,
Comme une preuve vraie et authentique :
Ainsi Amour éprouve-t-elle les siens,
Ainsi les siens les reconnaît-elle.
Mais à ma dame ce genre de service
Ne convint point ; je m’en rendis bien compte
En voyant l’attitude qu’elle adopta à mon égard.
Néanmoins ce que fit son ami
Pour elle a suscité envers lui chez bien des gens
Des accusations de honte, des reproches et des blâmes ;
En effet j’ai bien joué le jeu pour lequel on me condamne,
Et ce qui avait été la douceur de ma vie en est devenue l’amertume,
Ma foi, car tels sont les usages
De ceux qui ne savent rien de l’amour
Et qui baignent l’honneur dans l’eau sale de la honte :
Mais celui qui mouille l’honneur de honte
Ne le lave pas, il le souille.
Ce sont bien ceux à présent qui ne savent rien d’Amour
Qui affichent sans cesse leur mépris à son égard,
Et s’éloignent beaucoup d’Amour
Ceux-là mêmes qui ne craignent pas son commandement.
Il est indiscutable que se perfectionne
Celui qui fait ce qu’Amour lui commande,
Et tout lui sera pardonné ;
Mais celui qui n’ose pas le faire est un pur lâche."
C’est ainsi que Lancelot se lamente
Et que s’attristent, à ses côtés, ses gens
Qui le gardent et qui le tiennent.
Sur ces entrefaites, la nouvelle arrive
Que la reine n’est pas morte.
Aussitôt Lancelot se réconforte,
Et si, auparavant, devant l’idée de sa mort,
Il avait éprouvé un deuil immense et lancinant,
Sa joie, à la nouvelle qu’elle vivait, devint cent mille fois
Plus grande que son ancien désespoir.
Et lorsqu’ils revinrent du refuge,
A une distance de six ou sept lieues,
A l’endroit où se trouvait le roi Bademagu,
A celui-ci fut contée la nouvelle qu’il reçut avec joie
Au sujet de Lancelot -
Nouvelle qu’il a écoutée bien volontiers -
Que Lancelot est bien vivant, tout à fait sain et sauf.
Il se conduisit avec une politesse exquise
En allant dire la bonne nouvelle à la reine.
Et elle lui répond : "Beau sire,
Puisque c’est vous qui le dites, je veux bien le croire ;
Mais si ç’avait été qu’il fût mort, je vous avoue
Que jamais plus je n’aurais connu le bonheur.
Ma joie se serait trop éloignée de moi
Si, par dévouement pour moi, un chevalier
Avait accepté de recevoir et de subir la mort."
Alors le roi se sépare d’elle ;
Il tarde beaucoup à la reine
Que sa joie et son ami reviennent auprès d’elle.
Elle n’a plus envie du tout
De lui tenir rigueur de quoi que ce soit.
Au contraire, la nouvelle qui sans cesse
Court jour après jour en se répandant partout
Arriva derechef à la reine elle-même
Pour lui apprendre que Lancelot se serait donné la mort
Pour elle si seulement il avait pu le faire.
Cette nouvelle fait sa joie, elle y croit entièrement,
Mais pour rien au monde elle ne voulut
Qu’un trop grand malheur lui fût survenu.
Voilà enfin Lancelot qui arrive
En se hâtant le plus rapidement possible.
Dès que le roi l’aperçoit,
Il court l’embrasser et lui donner l’accolade.
Il a l’impression de voler dans les airs
Tant sa joie le rend léger.
Mais il abrège ses manifestations de joie
A cause de ceux qui avaient pris et lié Lancelot :
Le roi leur dit qu’ils ne vinrent là que pour chercher leur malheur,
Car tous sont comme s’ils étaient déjà morts et défaits.
Et ils lui ont répondu
Qu’ils ne croyaient agir que selon sa volonté à lui.
"C’est moi l’offensé, alors que votre conduite vous parut juste,
Fait le roi, mais lui n’est pas mis en cause.
Ce n’est point lui que vous avez couvert de honte,
Mais moi-même plutôt, qui l’avais sous ma protection ;
Quoi qu’on fasse, la honte retombe sur moi.
Mais vous ne vous en vanterez pas,
Quand vous sortirez de chez moi !"
Lorsque Lancelot l’entendit prononcer ces mots de colère,
Il s’efforce de faire la paix et de redresser la situation
En faisant appel à tout le talent dont il se sent capable,
Et il finit par y arriver ; puis le roi
L’emmène voir la reine.
Cette fois-ci, la reine ne baissa point
Les yeux ; au contraire,
Elle alla joyeusement à sa rencontre,
Lui rendit tous les honneurs en son pouvoir
Et le fit asseoir à côté d’elle.
Alors ils se parlèrent en toute liberté
De tout, selon leur bon plaisir ;
Il ne leur manquait point de choses à se dire,
Car Amour leur fournissait bien des sujets d’entretien.
Et quand Lancelot voit le plaisir
Qu’éprouve la reine à tout ce qu’il dit,
Et que rien ne lui déplaît, alors, tout bas,
Il lui a dit : "Dame, devant le si mauvais visage
Que vous me fîtes l’autre jour en me voyant
Mon ébahissement reste total,
Car vous ne m’avez pas soufflé mot de vos raisons :
Vous avez failli me donner la mort.
Je n’eus point alors assez d’audace,
Comme c’est le cas à présent,
Pour oser vous demander de m’éclairer là-dessus.
Dame, maintenant je suis prêt à réparer le forfait -
A condition toutefois que vous me disiez en quoi il consiste -
Qui m’a tant bouleversé."
Et la reine lui répond :
"Comment ? N’eûtes-vous pas honte
De la charrette ? Ne vous fit-elle pas peur ?
Vous y montâtes à grand regret seulement,
Puisque vous avez attendu le temps de faire deux pas.
Voilà pourquoi en fait je ne voulus
Ni vous adresser la parole ni vous accorder un regard.
- Que Dieu me garde une autre fois,
Fait Lancelot, d’un tel méfait,
Et que Dieu n’ait jamais pitié de moi,
Si vous ne fûtes pas tout à fait dans votre droit !
Dame, pour Dieu, acceptez sur-le-champ
Que je vous fasse amende honorable du tort commis,
Et si un jour vous devez me pardonner,
Pour Dieu, dites-le-moi donc !
- Ami, considérez-vous comme quitte envers moi,
Fait la reine, et entièrement absous :
Je vous pardonne sans réserve.
- Dame, fait-il, je vous en rends grâce ;
Mais ici je ne peux guère vous dire
Tout ce que je voudrais ;
J’aimerais vous parler
Plus à loisir, s’il se pouvait."
Et la reine, d’un petit mouvement de l’oeil, et non du doigt,
Lui indique une fenêtre,
Et elle lui dit : "Venez me parler
Ce soir à cette fenêtre,
Lorsque ceux d’ici seront tous endormis,
Et vous viendrez par ce verger.
Entrer ici ou chercher un gîte
Pour la nuit vous sera défendu ;
Moi, je serai dedans, vous serez dehors,
Puisque vous ne pourrez pas vous introduire ici.
Quant à moi, il ne me sera possible
De me joindre à vous que par la parole ou par la main seulement ;
Mais si cela peut vous faire plaisir, je serai
Là, pour l’amour de vous, jusqu’à ce qu’il fasse jour.
Nous ne pourrions pas être vraiment ensemble,
Puisque, dans ma chambre, en face de moi est couché
Keu, le sénéchal, qui languit
A cause des blessures dont il est criblé.
Et l’huis ne s’ouvre jamais,
Il est au contraire solidement fermé et bien gardé.
Quand vous viendrez, faites bien attention
Que nul espion ne vous découvre.
- Dame, fait-il, là où ma compétence s’exercera
Jamais aucun espion ne me verra
Ni ne pourra se former de mauvaises pensées ni trouver à redire."
Ainsi ont-ils organisé leur tête-à-tête,
Et ils se séparent bien joyeusement.
Lancelot sort de la chambre,
Et son bonheur est tel qu’il ne lui souvient plus
D’aucun des nombreux ennuis dont il avait souffert.
Mais la nuit se fait trop attendre,
Et le jour lui a paru durer plus longtemps,
En fonction de ce qu’il lui fait subir,
Que cent jours normaux, et même plus longtemps qu’une année entière.
Voilà bien longtemps et de plein gré qu’il se serait présenté
Au rendez-vous si seulement la nuit était tombée !
Celle-ci a tellement lutté pour en venir à bout du jour
Que, noire et ténébreuse, elle réussit
A l’envelopper de son manteau
Et à l’affubler de sa chape.
Quand il vit que le jour avait perdu sa clarté,
Il se donne un air d’homme las et fatigué,
Et il dit qu’il avait beaucoup veillé,
Qu’il avait besoin de se reposer.
Vous pouvez facilement comprendre et expliquer -
Ceux d’entre vous à qui il est arrivé d’en faire autant -
Pourquoi, devant les gens de son hôtel,
Il joue celui qui a sommeil et qui veut se coucher ;
Mais ce n’est point sont lit qu’il tient à coeur,
Car pour rien au monde il ne s’y reposerait.
Il ne l’aurait pas pu, il ne l’aurait pas osé,
Il n’aurait pas voulu avoir non plus
L’audace ou la force de le faire.
Aussi vite que possible et sans faire de bruit il se leva du lit,
Sans regretter un instant
L’absence de la lune et des étoiles,
Et, dans la maison, de toute lumière de chandelle
Ou de lampe ou de lanterne allumée.
Il s’emploie au contraire à s’assurer
Que personne ne s’aperçoive de ses mouvements,
Et que l’on croie qu’il dormait tranquillement
Dans son lit pendant toute la nuit.
Sans compagnon pour le guider
Il se dirige sans tarder vers le verger,
Et à aucun moment il ne rencontra âme qui vive ;
La chance continua de le favoriser,
Car un pan du mur du verger
S’était tout récemment écroulé.
Par cette brèche il s’introduit
Rapidement et il parvient jusqu’à
La fenêtre où il se maintient
Silencieux et immobile, s’empêchant de tousser ou d’éternuer,
Jusqu’à ce que la reine arrive,
Vêtue d’une chemise très blanche ;
Elle n’avait pas mis de cotte ou de bliaut,
Mais elle portait un manteau court
D’écarlate et de cisemus.
Quand Lancelot voit la reine
Qui se penche contre cette fenêtre
Grillée de solides barreaux de fer,
Il commence l’entretien par un doux salut qu’il lui a adressé.
Elle le lui rend aussitôt,
Car leur désir partagé était bien fort -
De lui pour elle, d’elle pour lui.
Rien de bas ni d’ennuyeux n’entre
Dans les propos qu’ils tiennent.
Ils font tout pour s’approcher l’un de l’autre,
Et ils se tiennent par la main.
Le fait qu’il ne leur soit pas possible de se rejoindre mieux
Les contrarie énormément,
Et ils maudissent les barreaux de fer.
Cependant Lancelot se targue
- Si toutefois la reine en convient -
De pouvoir entrer là où elle se trouve :
Il ne restera pas dehors simplement à cause des barreaux.
Et la reine lui répond :
"Ne voyez-vous donc pas à quel point ces fers
Sont raides à forcer et solides à briser ?
Vous n’arriverez jamais à les serrer avec assez de vigueur,
Ou à les tirer vers vous, ou à les secouer
Afin de pouvoir les arracher pour de bon.
- Dame, fait-il, ne vous inquiétez pas !
Je ne pense pas que le fer vaille grand-chose ;
A part vous-même rien n’est capable de m’empêcher
D’aller tout droit auprès de vous.
Si votre accord me l’octroie,
Le chemin m’est tout ouvert ;
Mais si, au contraire, il ne vous plaisait pas de me le donner,
Il me demeurerait si parfaitement bloqué
Que pour rien au monde je ne saurais y passer.
- Oui, certes, fait-elle, je le veux bien,
Ce n’est point mon vouloir qui vous immobilise ;
Mais vous devez attendre
Que je sois recouchée dans mon lit,
Afin qu’il ne vous arrive malheur à cause de quelque bruit ;
Il n’y aurait ni ébats ni plaisir
Si le sénéchal, qui dort ici,
Etait réveillé par un bruit que nous aurions fait.
Aussi est-il bien juste que je m’en aille,
Car il n’y verrait rien de bon
S’il remarquait ma présence ici.
- Dame, fait-il, dépêchez-vous donc de partir,
Mais ne craignez d’aucune manière
Que je fasse le moindre bruit.
Je compte enlever si doucement ces barreaux
Que je n’aurai aucun mal à le faire,
Et je ne réveillerai personne en le faisant."
Alors la reine le quitte,
Et lui se prépare et s’apprête
A vaincre la fenêtre.
Il s’attaque aux barreaux, les tire et les secoue
Si bien qu’il finit par les ployer tous
Et parvient à les arracher.
Mais leur fer était si coupant
Qu’au petit doigt jusqu’aux muscles
Il ouvrit la première phalange,
Et qu’il trancha au doigt voisin
La première jointure entièrement ;
Mais du sang qui, goutte à goutte, en tombe,
Ni des plaies il ne sent rien du tout,
Sa pensée étant fixée sur autre chose.
La fenêtre n’est pas bien basse,
Néanmoins Lancelot la franchit
Très rapidement et en toute liberté.
Il trouve Keu dormant dans son lit,
Et ensuite il s’en vint au lit de la reine
Devant lequel il s’incline en adorateur,
Car il ne croit en nulle sainte relique autant qu’il croit en elle.
Et la reine lui tend
Ses bras à sa rencontre, et puis l’enlace
Et l’étreint sur son coeur,
Tout en l’attirant près d’elle dans son lit
Où elle lui fait l’accueil le plus beau
Qu’il lui soit possible de faire,
Car elle y est invitée et par Amour et par son coeur.
Amour la pousse à le recevoir ainsi.
Mais si elle éprouva pour lui un grand amour,
Lui en ressentait pour elle cent mille fois plus,
Car Amour priva tous les autres coeurs
Lorsqu’elle prodigua ses biens au sien ;
C’est dans son coeur à lui qu’Amour reprit
Toutes ses forces et déploya toute sa vigueur,
Au point de s’appauvrir dans le coeur des autres.
Maintenant Lancelot possède tout ce qu’il désire,
Puisque la reine accepte avec joie
Sa douce compagnie,
Puisqu’il la tient entre ses bras
Et elle le tient, lui, entre les siens.
Le plaisir qu’il éprouve est à tel point doux et bon
- Plaisir des baisers, des sens -
Qu’il leur advint sans mensonge
Une joie et une merveille
Telles que jamais encore leurs pareilles
Ne furent racontées ni connues ;
Mais je maintiendrai toujours le silence le plus parfait
Sur ce qu’on ne doit pas dire dans un conte.
De toutes les joies ce fut la plus exquise
Et la plus délectable
Que l’histoire passe sous silence et garde secrète.
Lancelot fut comblé de joie et de plaisir
Pendant toute cette nuit.
Mais le jour finit par arriver, ce qui l’ennuie fort,
Puisqu’il doit se lever d’auprès de son amie.
Au lever il vécut le supplice du martyre parfait,
Car partir lui parut douloureux à ce point-là,
Et il en subit un martyre bien grand.
Son coeur ne cesse de l’entraîner là
Où la reine est restée.
Ramener son coeur demeure hors de son pouvoir,
Parce que la reine lui plaît tellement
Qu’il n’a aucun désir de la quitter :
Le corps s’éloigne, le coeur demeure.
Il retourne directement à la fenêtre ;
Mais de son corps il en reste assez,
Vu que les draps sont tachés et teints
Du sang qui tomba de ses doigts.
C’est dans une profonde détresse que Lancelot part,
Débordant de soupirs et de larmes.
Il n’a pas été question de fixer un nouveau rendez-vous,
Ce qui l’afflige, mais pareille chose ne peut pas être.
C’est à grand regret qu’il repasse la fenêtre
Par où il entra de si bon coeur ;
Il n’avait plus les doigts bien solides,
Car il y avait été grièvement blessé ;
Pourtant, il a redressé les barreaux de fer
Et les a remis en place,
Si bien que ni par devant ni par derrière,
Ni par les deux côtés,
Il n’apparaît que l’on eût enlevé
Un seul des fers, ni qu’on l’eût tiré ou ployé.
Au moment de partir, il s’est incliné
Vers la chambre, se comportant
Tout comme s’il se trouvait en présence d’un autel.
Puis il s’en va la mort dans l’âme ;
Il ne rencontre personne qui le reconnaisse
Pendant qu’il rentre à son hôtel.
Il se couche tout nu dans son lit
Sans jamais réveiller qui que ce soit.
Alors, il a la surprise de découvrir
Que ses doigts sont blessés ;
Mais en rien il ne s’en émeut,
Parce qu’il sait qu’à coup sûr
Ce fut pendant qu’il arrachait les barreaux du mur
De la fenêtre qu’il se blessa ;
Pour cela il ne s’en troubla pas,
Car il eût mieux voulu que de son corps
Les deux bras entiers fussent arrachés
Qu’il n’eût réussi à passer par la fenêtre ;
Mais s’il avait subi ailleurs une blessure semblable
Et se fût maltraité aussi grièvement,
Son chagrin et sa colère auraient été bien grands.
Sur le matin la reine,
Renfermée dans sa chambre bien garnie de tentures,
Tout doucement s’était endormie ;
Elle ne se rendait pas compte que ses draps
Etaient tachés de sang,
Mais, au contraire, elle pensait qu’ils étaient bien blancs
Et tout beaux et parfaitement convenables.
Et Méléagant, dès
Qu’il fut habillé et prêt,
S’est dirigé vers la chambre
Où la reine était couchée.
Il la trouve réveillée et il voit les draps
Tachés et comme mouchetés de gouttes de sang frais ;
En poussant du coude ses compagnons
Et comme quelqu’un qui cherche à y découvrir le mal,
Il tourne son regard vers le lit de Keu le sénéchal
Où il voit, là aussi, les draps tachés
De sang, car, pendant la nuit - notez-le bien -
Les blessures de Keu s’étaient rouvertes.
Et il dit : "Madame, j’ai enfin trouvé
Les preuves que je cherchais depuis longtemps !
Il est bien vrai que l’on commet une folie des plus grandes
Lorsqu’on se dépense afin de préserver l’honneur d’une femme,
Car on y perd son effort et sa peine ;
Celui qui fait le plus pour la surveiller
Perd plus vite sa peine que celui qui ne s’en formalise pas.
Mon père a exercé une bien belle vigilance
En cherchant à vous surveiller à cause de moi !
Il vous a bien gardée contre moi ;
Mais cette nuit c’est Keu le sénéchal
Qui vous a regardée, malgré ses précautions,
Et de vous ce dernier a obtenu tout ce qu’il voulait,
Et la chose sera prouvée sans le moindre doute possible.
- Comment ? fait-elle. - J’ai trouvé
Du sang sur vos draps, témoignage irréfutable,
Puisqu’il faut que je le dise.
C’est ainsi que je le sais, ainsi que je le prouve,
Car je trouve sur vos draps et sur les siens
Le sang qui tomba de ses blessures :
Voilà des indices bien authentiques."
Alors la reine remarqua pour la première fois
Dans l’un et l’autre des deux lits
Les draps ensanglantés, et elle s’en étonne beaucoup ;
Elle en éprouva de la honte, elle en rougit,
Et elle dit : "Que Dieu me protège,
Ce sang que je regarde dans mes draps
Jamais Keu ne l’apporta ici,
Le nez m’a saigné cette nuit, sans plus ;
Ce fut mon nez, j’en suis sûre."
Et elle pense dire la vérité.
"Par mon chef, fait Méléagant,
Vous ne racontez là que des balivernes.
Tout ce que vous pourrez raconter ne servira à rien,
Car vous êtes coupable sans conteste possible,
Et lumière se fera sur vos agissements."
Alors il dit : "Seigneurs, ne bougez pas d’ici !"
Aux gardes qui se trouvaient là,
"Et veillez à ce que ne soient pas ôtés
Les draps de ce lit avant que je ne revienne.
Je veux que le roi reconnaisse mon bon droit
Quand il aura vu cette chose de ses propres yeux."
Alors il chercha ce dernier et finit par le trouver,
Et il se jette à ses pieds,
Disant : "Sire, venez voir
Ce dont vous ne soupçonnez pas l’existence.
Venez voir la reine,
Et vous verrez des choses surprenantes mais authentiques
Que j’ai vues et découvertes ;
Mais avant de vous y rendre,
Je vous prie de ne pas me faillir,
Ni en justice ni par rapport aux convenances :
Vous savez bien les périls
Que j’ai endurés afin d’obtenir la reine -
Ce qui m’a valu d’avoir en vous un ennemi,
Parce que c’est à cause de moi que vous la faites garder.
Ce matin j’allai la voir alors qu’elle était
Encore au lit, et j’ai fait attention
Suffisamment pour pouvoir constater
Que chaque nuit Keu couche avec elle.
Sire, pour Dieu, que cela ne vous contrarie pas
Si cette conduite me chagrine et si je me lamente,
Car elle me fait ressentir un grand dépit,
Vu que la reine me hait et me méprise,
Et que Keu couche chaque nuit avec elle.
- Tais-toi !, fait le roi, je n’en crois rien du tout.
- Sire, venez donc voir les draps,
Et comment Keu les a traités.
Puisque ma parole ne vous inspire pas confiance,
Et qu’au contraire vous pensez que je suis en train de vous mentir,
Les draps et la couverture ensanglantée
Des blessures de Keu, je vous les montrerai.
- Allons-y donc, et je verrai tout cela,
Fait le roi, car je veux le voir :
Mes propres yeux m’apprendront la vérité dans cette affaire."
Le roi se dépêche pour gagner
La chambre où il trouva
La reine qui était en train de se lever.
Il voit les draps ensanglantés sur son lit,
Ainsi que sur le lit de Keu,
Et il dit : "Dame, voilà qui va fort mal
Si ce que m’a dit mon fils est vrai."
Elle répond : "Que Dieu me protège,
Jamais, même en racontant un cauchemar,
On n’a inventé un mensonge aussi néfaste.
Je pense que Keu le sénéchal
Est bien trop courtois et fidèle
Pour jamais mériter qu’on juge sa bonne foi insuffisante ;
Et, pour ma part, je ne vends point
Mon corps ni ne le livre à qui le veut.
Il est indéniable que Keu n’est nullement de ceux
Qui pourraient réclamer de moi pareil outrage,
Et, quant à moi, je n’eus jamais aucun désir
De commettre une telle folie et jamais je ne l’aurai.
- Sire, je vous serais bien reconnaissant,
Dit Méléagant à son père,
Si Keu expie son crime
En sorte que la honte atteigne la reine aussi.
De vous dépend et relève la justice,
Et je vous prie et demande de la rendre maintenant.
Keu a bien trahi le roi Artur,
Son seigneur, qui croyait en lui à tel point
Qu’il lui avait confié
L’être qu’il aime le plus au monde.
- Sire, souffrez que je réponde,
Fait Keu, et je me disculperai.
Que Dieu, quand je quitterai ce monde d’ici-bas,
N’accorde pas de pardon à mon âme
Si jamais je couchai avec ma dame.
Evidemment, j’aimerais mieux être mort
Que pareille horreur ou un crime semblable
Fût commis par moi envers mon seigneur ;
Et que jamais Dieu ne me donne
Une santé meilleure que celle que j’ai à present,
Qu’au contraire il me prive de vie tout de suite,
Si jamais l’idée m’en est même venue à l’esprit.
Mais je suis suffisamment expert en matière de mes blessures
Pour savoir que cette nuit elles ont abondamment saigné
Et que mes draps en ont été maculés.
Voilà pourquoi votre fils m’accuse,
Mais en vérité il n’en a nullement le droit."
Et Méléangant lui répond :
"Que Dieu me vienne en aide, vous avez été suborné
Par les diables et les démons malins ;
Vous avez été cette nuit trop ardent,
Et ce fut sans aucun doute en vous surmenant de la sorte
Que vous avez fait crever vos plaies.
Il ne vous sert à rien de raconter des histoires :
La présence du sang dans les deux lits en constitue la preuve ;
Nous la voyons clairement, elle saute aux yeux.
Il est juste que l’on paie son crime
Quand sa culpabilité est établie.
Jamais un chevalier de votre renommée
Ne commit un outrage aussi insolent,
Ainsi votre crime vous a-t-il couvert de honte.
- Sire, sire, dit Keu au roi,
Je serai prêt à défendre ma dame et moi-même
Contre ce dont votre fils m’accuse ;
Il me met au supplice et à la torture,
Mais c’est vraiment à tort qu’il me tourmente.
- Vous n’aurez pas à vous battre,
Fait le roi, car vous souffrez trop.
- Sire, si vous voulez bien le permettre,
Tout malade que je suis,
Je me battrai contre lui
Et je montrerai que je suis innocent
De cet acte repréhensible dont il m’inculpe."
La reine de son côté avait envoyé chercher
En secret Lancelot,
Et elle dit au roi qu’elle aura à sa disposition
Un chevalier pour défendre
Le sénéchal en cette affaire
Contre Méléagant, si celui-ci ose accepter le combat.
Et Méléagant ne tarda point à déclarer :
"De tous les chevaliers il n’est pas un seul
Contre qui je n’accepte de combattre,
Jusqu’à ce que l’un de nous deux soit mis hors de combat,
Même s’il s’agissait d’un géant."
Alors Lancelot entra dans la salle ;
Il y eut un tel attroupement de chevaliers
Que la salle s’en trouva toute remplie.
Dès son arrivée,
Devant tout le monde - jeunes et vieux -
La reine raconte ce qui vient de se produire,
Et elle dit : "Lancelot, cette honte,
C’est Méléagant, ici présent, qui me l’a imputée ;
Ainsi m’a-t-il rendue suspecte
Aux yeux de tous ceux qui l’entendent parler,
A moins que vous ne l’obligiez à se rétracter.
Cette nuit, dit-il, Keu a couché
Avec moi, puisqu’il a vu
Mes draps et les siens maculés de sang,
Et il dit que son crime sera sévèrement puni
S’il ne parvient pas à se défendre contre lui,
Ou s’il ne trouve pas un autre qui accepte
Le combat afin de l’aider.
- Il ne vous sera jamais nécessaire de plaider votre cause,
Fait Lancelot, là où je me trouve.
Qu’à Dieu ne plaise que l’on vous soupçonne,
Ni vous ni lui, de pareil outrage ;
Je suis prêt à entreprendre le combat afin de prouver
Qu’à aucun moment il ne songea à faire une chose semblable.
Si en moi il existe le minimum de force,
Je le défendrai de mon mieux ;
Pour lui j’entreprendrai la bataille."
Et Méléagant fait un bond en avant
Et il dit : "Que le Seigneur me préserve,
J’accepte volontiers, et cela me va très bien :
Que nul ne croie que cela me gêne d’aucune manière."
Et Lancelot dit : "Sire roi,
Je sais quelque-chose des causes et des lois,
Et des procès et des jugements :
La procédure exige que l’on prête serment
Quand il s’agit d’accusations aussi graves."
Et Méléagant, sans méfiance,
Lui répond sur-le-champ :
"Que les serments se fassent donc,
Et que viennent tout de suite les reliques de saints,
Car je sais bien que j’ai le droit de mon côté !"
Et Lancelot affirme tout haut :
"Que le Seigneur me vienne en aide,
Jamais ne connut Keu le sénéchal
Celui qui put le soupçonner de pareille chose."
Ils réclament alors leurs chevaux
Et ils se font apporter leurs armes ;
On les leur apporte immédiatement,
Et les valets les en revêtent : les voilà armés ;
Les reliques sont déjà exposées à leur place.
Méléagant avance de quelques pas
Et Lancelot, à son côté, fait de même,
Et tous deux se mettent à genoux ;
Et Méléagant tend la main
Vers les saintes reliques et jure d’une voix forte :
"Que Dieu et ses saints me viennent en aide,
Keu le sénéchal partagea
Cette nuit le lit de la reine
Et d’elle il eut tout son plaisir.
- Et moi, fait Lancelot, je t’accuse de parjure
Et je jure solennellement
Qu’il n’y coucha pas et qu’il ne la toucha point.
Et que celui de nous deux qui aurait menti,
Qu’il plaise à Dieu de le punir
Et de prouver ainsi de quel côté la vérité se trouve.
Mais je ferai encore un serment
Et je jurerai en plus -
Qui que cela ennuie ou offense -
Que s’il m’accorde aujourd’hui

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