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Vers 3001 à 4000

, par

Et du seigneur, ainsi que de tous les autres.
Mais je vais vous raconter une chose
Parce que je ne néglige aucun détail ;
C’est que le Chevalier ne voulut pas
Monter sur le cheval qu’on lui avait prêté
Devant la porte ;
Il y fit monter - je tiens à vous le conter -
Un des deux chevaliers
Qui étaient venus avec lui.
Et il monte sur le cheval de celui-là,
Car cela lui plaisait et c’était là ce qu’il voulait.
Lorsque chacun eut pris place sur son cheval,
Ils se mirent en route tous les trois
Avec l’autorisation et la permission
De leur hôte, qui les avait servis
Et honorés autant qu’il le pouvait.
Ils suivent le droit chemin
Jusqu’au déclin du jour
Et ils arrivent devant le Pont de l’Epée
Après l’heure de none, vers la vêprée.
Aux abords du redoutable pont,
Ils sont descendus de cheval,
Et contemplent l’eau traîtresse,
Noire, bruyante, rapide et impétueuse,
D’apparence si laide et si sinistre
Qu’on aurait dit la rivière du diable,
Et si périlleuse et si profonde
Que toute créature en ce monde.
Si elle y était tombée,
Aurait été perdue comme dans l’océan.
Et le pont jeté à travers le torrent
Etait différent de tous les autres ;
Jamais il n’y en a eu de tel
Et jamais, si vous me le demandez,
Il n’y aura pont avec un tablier si effrayant :
Fait d’une épée fourbie et blanche,
Le pont surplombait l’eau glaciale ;
La lame était bien trempée et solide
Et avait deux lances de long.
A chacune des deux extrémités
Elle était attachée à un billot de bois.
Ne craignez pas que le Chevalier tombe à l’eau
Parce que l’épée va ployer et se rompre,
Car elle était si bien forgée
Qu’elle pouvait porter un lourd fardeau.
Mais ce qui achève de consterner
Les deux compagnons du Chevalier,
C’est qu’ils croyaient voir
Deux lions ou bien deux léopards
Enchaînés à un bloc de pierre
De l’autre côté du pont.
L’eau torrentueuse, l’épée servant de pont,
Les deux lions les effrayent tellement
Qu’ils tremblent tous deux de peur
Et disent : "Messire, écoutez
Nos conseils au sujet de ce que vous voyez,
Car vous en avez bien besoin :
Ce pont est mal construit et ajusté
Et fort mal charpenté.
Si vous ne vous repentez pas à temps,
C’est trop tard que vous allez vous repentir.
Il convient de faire certaines choses
En prévoyant les conséquences.
Même si vous parveniez à gagner l’autre côté -
Ce qui paraît aussi impossible
Que de maîtriser les vents
Et leur défendre de souffler,
Que d’empêcher les oiseaux de chanter
Au point qu’ils y renoncent,
Que de rentrer dans le ventre maternel
Pour renaître plus tard,
Ou bien vider la mer de son eau,
Autant d’impossibilités -
Pensez-vous, imaginez-vous
Que ces deux lions sauvages,
Enchaînés de l’autre côté
Ne vous déchireront pas à belles dents,
Ne suceront pas votre sang, ne dévoreront pas
Votre chair et ne rongeront pas vos os ?
Rien que de les regarder
Fait appel à toute notre hardiesse.
Si vous ne songez pas à votre sécurité,
Ils vous tueront, n’en doutez pas ;
Ils auront tôt fait de vous rompre et arracher
Les membres du corps,
Car ils ne vont pas vous faire grâce.
C’est à vous d’avoir pitié de vous-même,
Restez donc avec nous !
Vous seriez coupable envers vous-même
De vous exposer volontairement
A une mort certaine."
Et le Chevalier de leur répondre en souriant :
"Seigneurs, je vous remercie
D’être si préoccupés à mon sujet,
Votre amitié et votre loyauté vous inspirent.
Je sais bien que d’aucune façon
Vous ne désirez que malheur m’arrive ;
Mais j’ai telle foi et telle croyance
En Dieu qu’Il me protégera n’importe où.
Je ne crains ni ce pont ni ce torrent
Davantage que la terre ferme des deux rives ;
Je vais donc risquer l’aventure
Et m’engager sur le pont.
Je préfère la mort à battre en retraite."
Ses deux compagnons ne savent plus que dire,
Mais ils soupirent et versent des larmes
Abondantes, l’un et l’autre.
Lui s’apprête à traverser
Le gouffre au mieux qu’il sait.
Il agit alors de manière bien étrange,
Car il désarme ses mains et ses pieds.
Il ne parviendra pas en face
En très bon état !
Il est arrivé à se maintenir,
Les mains et les pieds nus,
Sur l’épée plus affilée qu’une faux.
Il n’avait laissé sur ses pieds
Ni souliers, ni chausses, ni avant-pied ;
Il ne s’effrayait pas trop
De se blesser aux mains et aux pieds ;
Il eût préféré se mutiler
Que tomber du pont et être immergé
Dans une eau dont il ne serait jamais sorti.
A grande douleur,
Et à grande détresse, comme prévu il avance ;
Il se blesse aux mains, aux genoux et aux pieds,
Mais Amour qui le conduit et mène
Calme ses souffrances -
D’ailleurs souffrir lui est doux.
Rampant sur ses mains, pieds et genoux,
Il parvient à joindre l’autre côté.
Mais il se souvient
Des deux lions qu’il croyait
Avoir vus quand il se trouvait en face.
Il regarde de nouveau
Et n’aperçoit pas même un lézard,
Nulle créature capable de lui faire du mal.
Plaçant sa main devant son visage,
Il scrute son anneau et se rend compte,
Quand il ne voit aucun des deux lions
Qu’il pensait avoir aperçus,
Qu’il avait été victime d’un enchantement,
Car devant lui ne se trouvait rien de vivant.
Ses deux compagnons sur l’autre rive
Naturellement se réjouissent
De le voir de l’autre côté,
Mais ils ne savent pas combien il s’est blessé.
Le Chevalier pense avoir beaucoup gagné
Quand ses blessures ne sont pas plus graves.
Il étanche le sang qui coule de ses plaies
A l’aide de sa chemise.
Devant lui il voit s’élever une tour
Si formidable que de ses yeux
Il n’en avait jamais vu de pareille :
Elle n’aurait pu être plus imposante.
Appuyé à une fenêtre
Se tenait le roi Bademagu,
Un monarque épris
D’honneur et de vertu ;
Surtout il entendait agir
Loyalement en toute circonstance.
Et son fils, qui s’efforçait partout et toujours
De se conduire à l’opposé de son père,
(Car d’être déloyal lui plaisait,
Et jamais il ne se lassait
De commettre vilenie,
Trahison ou félonie)
S’était accoudé près de lui.
Père et fils avaient vu au-dessous d’eux
Le Chevalier cheminer le long du pont
A grand-peine et à grande douleur.
De déplaisir et de colère
Méléagant est devenu tout pâle.
Il est certain maintenant
Qu’on va lui disputer la reine,
Mais il était si vaillant chevalier qu’il ne craignait
Nul homme, fût-il fort et hardi à l’excès.
Personne ne l’aurait surpassé en chevalerie,
S’il n’avait été si déloyal et si félon ;
Mais il avait un coeur de pierre,
Vide de douceur et de pitié.
Ce qui plaît au roi et le rend heureux
Exaspère son fils.
Le roi sait fort bien
Que celui qui a passé le pont
Est supérieur à tous les autres,
Et que nul n’aurait osé le traverser
Si en lui dormait et reposait
Lâcheté, celle qui déshonore les siens
Plus que Prouesse n’honore les vaillants.
Prouesse a donc moins de pouvoir
Que Lâcheté et Paresse,
Tant il est vrai
Qu’il est plus aisé de faire le mal que le bien.
De Lâcheté et de Prouesse je vous parlerais
Bien plus, si je ne craignais de m’attarder ;
Mais j’ai autre chose à considérer,
Car je veux retourner à mon récit.
Vous allez entendre
Comment le roi sermonne son fils :
"Fils, fait-il, c’est par hasard
Que nous sommes venus, toi et moi,
Nous accouder à cette fenêtre.
Nous en avons été si bien récompensés
Que nous avons assisté pleinement
Au plus grand exploit
Qui fût jamais accompli même en pensée.
Or dis-moi si tu n’admires pas
L’auteur d’un tel exploit ?
Fais ta paix avec lui
Et rends-lui la reine !
Tu ne gagneras rien à te battre contre lui,
Tu pourrais même y perdre grandement.
Fais-toi donc tenir pour un homme sensé
Et courtois. Envoie-lui
La reine avant qu’il ne te voie.
Honore-le de telle façon en ta terre
Que ce qu’il est venu quérir
Tu lui donnes avant qu’il ne le demande.
Tu sais bien
Qu’il est en quête de la reine Guenièvre.
Ne te fais pas tenir pour sot,
Fou, ou arrogant.
Du moment qu’il se trouve seul en ta terre,
Tu dois lui tenir compagnie.
Un prud’homme doit se montrer accueillant
Envers tout autre prud’homme, l’honorer,
Le traiter courtoisement, et non lui battre froid.
Celui qui honore les autres s’honore lui-même :
Sache que l’honneur rejaillira sur toi,
Si tu rends service et honneur
A celui qui est sans conteste
Le meilleur chevalier du monde."
Méléagant répond : "Que Dieu me confonde
S’il n’en existe pas d’aussi bon ou de meilleur !"
Son père eut tort de l’oublier,
Car il ne se juge pas inférieur au Chevalier.
Il enchaîne : "Pieds joints et mains jointes,
Peut-être voulez-vous que je devienne
Son vassal et tienne ma terre de lui ?
Que Dieu me soit en aide, je préférerais devenir
Son homme que de lui rendre
La reine ! Que Dieu me garde
De la lui rendre à si peu de frais !
Certes, je n’entends pas la rendre,
Mais la disputer et la défendre
Contre tous ceux assez fous
Pour oser venir la quérir."
Alors le roi revient à son idée :
"Fils, tu te conduirais en homme courtois
Si tu renonçais à cette folie.
Je te conseille et te prie de te calmer.
Tu sais bien que ce Chevalier
Se couvrira de gloire s’il conquiert la reine
En luttant contre toi.
Il préfère l’obtenir
Comme prix d’un combat plutôt qu’en cadeau,
Car ce serait pour lui un titre de gloire.
Il me paraît certain qu’il n’est pas parti en quête
Pour la recevoir paisiblement,
Il entend l’obtenir à la suite d’un combat.
Tu serais bien inspiré
Si tu le privais d’un tel combat ;
Je souffre de te voir si déraisonnable,
Mais si tu rejettes mes conseils,
J’aurai moins de regrets s’il t’arrive malheur ;
Et il pourra bientôt t’en cuire,
Car le Chevalier n’a personne
A redouter à part toi.
Je lui accorde trève et sauvegarde,
Au nom de tous mes vassaux et au mien.
Jamais je n’ai commis de déloyauté,
De trahison ni de félonie,
Et je ne commencerai pas à en commettre
Ni pour toi ni pour tout autre.
C’est sans ambiguïté aucune
Que je vais promettre à ce Chevalier
Qu’il n’aura besoin de rien,
Armes ou cheval, qu’il ne le reçoive,
Du moment qu’il a eu la hardiesse
De venir jusqu’ici.
Il sera protégé
Et sa vie assurée contre tous,
Sauf contre toi.
Apprends - je le veux -
Que s’il peut se défendre contre toi
Il n’aura personne d’autre à craindre.
- J’ai tout loisir de vous écouter,
Fait Méléagant, et de me taire,
Et vous direz ce qu’il vous plaira.
Mais peu me chaut tout ce que vous dites ;
Je ne suis pas si ermite,
Si plein de compassion et de charité,
Que je sois prêt à trouver honorable
De lui céder la femme que j’aime le plus au monde.
Et son affaire est loin d’être conclue
Si tôt et si aisément.
Les choses prendront un cours
Tout opposé à celui que vous envisagez tous deux.
Même si vous l’aidez contre moi,
Ce n’est pas une raison pour nous fâcher, vous et moi.
Qu’il ait paix et trève de vous et tous vos hommes,
Importe bien peu.
Cela ne m’intimide pas du tout.
Au contraire cela me plaît beaucoup, et Dieu en soit loué,
Qu’il n’ait que moi à craindre.
Ne faites donc rien pour moi
Qui puisse vous faire accuser
De déloyauté ou de trahison.
Soyez bon tant que vous voudrez
Et permettez-moi par contre d’être méchant.
- Comment ? Tu ne vas pas changer d’avis ?
- Non, répond Méléagant. - Je ne t’en dirai pas davantage.
Fais de ton mieux, car je te laisse
Pour aller parler au Chevalier.
J’entends lui offrir aide
Et conseil en tout ce qui le concerne,
Comme étant entièrement à sa disposition."
Le roi descendit de la tour
Et fait amener son cheval,
C’était un grand destrier ;
Il monte par l’étrier,
Menant avec lui trois chevaliers
Et deux sergents
En tout et pour tout.
Ils n’arrêtèrent pas leur descente
Avant d’être arrivés près du pont.
Le Chevalier continuait à étancher
Ses plaies et à en ôter le sang.
Le roi pense l’avoir longtemps pour hôte,
Avant que ses blessures ne soient guéries,
Mais autant compter assécher
L’eau de la mer.
Le roi met rapidement pied à terre
Et celui qui était grièvement blessé
S’est immédiatement redressé à son approche,
Non qu’il le reconnaisse,
Et sans révéler la souffrance
Qu’il ressentait aux pieds et aux mains,
Se comportant comme s’il était indemne.
Le roi voit qu’il fait de son mieux
Et s’empresse de le saluer.
"Messire, lui dit-il, je m’étonne grandement
Qu’en mon pays
Vous ayez pu pousser jusqu’ici.
Mais soyez le bienvenu,
Car jamais plus personne n’osera pareille entreprise,
Et jamais il n’arriva ni arrivera
Que quelqu’un soit assez hardi
Pour vouloir s’exposer à un tel péril.
Sachez que je vous estime d’autant plus
Que vous avez accompli
Ce que personne n’oserait faire, même en pensée.
Vous me trouverez bien disposé
Envers vous, loyal et courtois.
Je suis roi de ce pays,
Et vous offre sans restriction
Mes conseils et mon aide.
Je crois bien deviner
Que l’objet de votre quête
C’est la reine.
- Sire, fait le Chevalier, vous devinez juste.
Aucune autre raison ne m’amène ici.
- Ami, vous auriez bien du mal
Avant de l’obtenir, réplique le roi.
Vous êtes grièvement blessé :
Je vois vos plaies et le sang qui coule.
Ne comptez pas sur la bienveillance
De celui qui a conduit la reine ici,
Ni qu’il vous la rende sans combat.
Vous avez besoin de repos
Et de soins pour vos blessures
Pour en amener la guérison.
De l’onguent aux trois Maries
Vous donnerai-je, ou d’un remède encore meilleur
Si on peut en trouver, car je désire vivement
Votre confort et votre guérison.
La reine a si bonne prison
Que personne ne touche à elle,
Pas même mon fils qui l’amena ici ;
Il s’en irrite fort.
Jamais homme ne fut aussi déraisonnable
Ni aussi enragé que lui.
Mais moi, je suis bien disposé envers vous,
Et vous donnerai, que Dieu me soit en aide,
Bien volontiers ce qu’il vous faut.
Mon fils n’aura de si bonnes armes
Que je ne vous en donne d’aussi bonnes,
Ce qui n’aura guère l’heur de lui plaire.
Vous aurez le destrier qui vous conviendra.
Je vous prends sous ma protection
Envers et contre tous, s’en indigne qui voudra.
Vous n’aurez à craindre personne,
Sauf seulement celui
Qui amena la reine ici.
Personne n’a jamais menacé
Un autre homme comme je l’ai menacé, lui.
Pour un peu je l’aurais chassé
De mon royaume, tellement j’étais en colère
Parce qu’il ne veut pas vous rendre la reine.
Et pourtant c’est mon fils ; mais soyez sans crainte,
S’il ne vous vainc en combat,
Il ne pourra pas, du moment que je m’y oppose,
Vous faire tort même d’une maille.
- Je vous remercie, sire, répond le Chevalier,
Mais je gaspille et perds mon temps,
Que je ne tiens nullement à perdre et à gaspiller.
Je ne me plains de rien
Et je n’ai pas de blessure qui me gêne.
Conduisez-moi donc à votre fils,
Car avec les seules armes que je porte
Je suis prêt dès maintenant
A donner et à recevoir des coups.
- Mon ami, vous feriez mieux d’attendre
Quinze jours ou trois semaines,
Jusqu’à ce que vos plaies soient cicatrisées ;
Un repos de quinze jours au moins
Vous serait très profitable.
Pour rien au monde je ne permettrais
Ni n’accepterais
Qu’armé et équipé comme vous êtes
Vous combattiez en ma présence."
Et le Chevalier répond : "Si seulement vous le vouliez,
Il ne serait pas question d’autres armes,
Car volontiers avec celles que je porte
Je combattrais, sans réclamer
Qu’il y eût le moindre
Répit ou délai.
Mais pour vous plaire
J’attendrai jusqu’à demain.
Au delà de ce terme, inutile d’en parler,
Car je n’attendrai pas davantage."
Le roi lui promet
Que tout se passera selon sa volonté.
Il le fait alors mener à sa demeure
Et il commande à tous ceux qui l’accompagnent
D’être à ses ordres.
Les gens de Bademagu obéissent.
Et le roi, qui rêvait d’arriver à un accord
Si c’était possible,
Revint trouver son fils ;
Il lui parle en homme qui voudrait
La paix et une bonne entente.
"Beau fils, dit-il, entends-toi
Avec ce Chevalier et renonce à le combattre !
Il n’est pas venu chez nous pour s’amuser,
Pour tirer de l’arc ou se livrer à la chasse,
Mais bel et bien en quête de prouesse
Et pour accroître sa renommée.
Pourtant il aurait grand besoin de repos,
Comme je l’ai constaté de mes yeux.
S’il m’avait écouté,
Ni ce mois-ci, ni le prochain,
Il n’aurait envie de combattre,
Mais il en a déjà le désir.
Si tu lui rends la reine,
Crois-tu te déshonorer ?
Tu n’as pas à le craindre
Car personne ne t’en blâmerait.
Mais c’est un péché que de retenir
Une chose où l’on n’a aucun droit.
Il se serait volontiers battu
Aujourd’hui même,
Pourtant ses mains et ses pieds sont en triste état,
Tout blessés et entaillés qu’ils sont.
- Vous vous préoccupez de sottises,
Dit Méléagant à son père,
Et par la foi que je dois à saint Pierre
Je ne compte pas vous écouter en cette affaire.
Certes, je mériterais d’être écartelé
Entre quatre chevaux si je vous écoutais.
S’il cherche à être honoré, moi je le cherche aussi,
S’il cherche à être prisé, c’est aussi mon cas ;
S’il désire à toute force se battre,
Je le désire cent fois plus.
- Je vois bien que tu es décidé à agir follement,
Fait le roi, et à en subir les conséquences.
Demain tu te mesureras avec le Chevalier,
Puisque tu le veux.
- Que jamais plus grand malheur ne m’arrive,
Répond Méléagant, que celui-ci !
J’aimerais mieux que le combat eût lieu
Aujourd’hui même que demain.
Voyez comme je me porte
Plus mal que d’habitude.
Mes yeux me brûlent
Et je me sens tout fiévreux.
Jamais jusqu’à ce que je combatte
Je n’aurai de joie ni ne me sentirai bien,
Ni rien ne me plaira."
Le roi a compris qu’en l’occasion
Conseil et prière ne servent à rien.
Bien à contrecoeur il quitte son fils.
Alors il prend un destrier beau et fort,
Qu’il envoie ainsi que de belles armes
A celui qui est digne de tels dons.
Là se trouvait un chirurgien,
Un fort bon chrétien,
Au monde il n’y avait pas plus loyal que lui.
Il savait mieux guérir les plaies
Que tous les médecins de Montpellier.
Cette nuit-là il soigna le Chevalier
Au mieux qu’il put,
Car le roi le lui avait commandé.
Déjà la nouvelle du combat imminent
S’était répandue parmi les chevaliers,
Les demoiselles, les dames et les barons
De tout le pays environnant.
Ils vinrent en une grande étape
De toute la contrée à la ronde,
Les étrangers comme les gens du pays.
Ils chevauchèrent bon train
Toute la nuit jusqu’au soleil levant.
A l’aube les uns et les autres
Se pressèrent en telle foule devant le château
Qu’on n’y aurait pu remuer le pied.
Le roi se lève le lendemain matin,
Préoccupé par l’idée du combat qui se prépare.
Une fois de plus il vient trouver son fils,
Qui déjà avait le heaume en tête,
Un heaume fait à Poitiers.
Mais tout délai s’avéra impossible,
De même qu’un accord entre les deux adversaires.
Le roi eut beau prier son fils,
Celui-ci ne voulut rien entendre.
Devant la tour, sur la place,
Où s’est assemblée la foule,
Le combat aura lieu :
Ainsi le veut et l’ordonne le roi.
Le Chevalier étranger est mandé bientôt
Par Bademagu, et on le lui amène
En la place qui était pleine
De gens du royaume de Logres.
Tout comme pour entendre les orgues
On va à l’église lors d’une fête annuelle,
Que ce soit la Pentecôte ou bien Noël,
Suivant ainsi la coutume,
De même en grand nombre
Ils s’étaient tous rassemblés sur la place.
Trois jours de suite avaient jeûné
Et étaient allées nu-pieds et portant la haire
Les jeunes filles
Nées au royaume d’Artur,
Afin que Dieu donnât force et vigueur,
Contre son adversaire,
Au Chevalier qui devait combattre
Pour délivrer les captifs.
De même les gens de Gorre
De leur côté priaient
Que Dieu donne la victoire
A leur seigneur.
De bon matin, avant que ne sonne la première heure,
On avait conduit sur la place
Les deux adversaires tout armés
Sur deux chevaux caparaçonnés de fer.
Méléagant avait belle prestance,
Physiquement,
Et son haubert à menues mailles,
Son heaume et l’écu,
Pendu à son cou,
Lui allaient à merveille.
Mais tous pensaient que son adversaire vaincrait,
Même ceux qui souhaitaient la défaite du Chevalier.
Tous disent que Méléagant
A peu de chances de gagner contre lui.
Maintenant que les voilà sur la place
Le roi survient,
Qui tant qu’il peut les retient
Et s’efforce de les réconcilier,
Mais son fils reste intraitable.
Alors Bademagu dit : "Tenez vos chevaux
En bride tout au moins
Jusqu’à ce que je sois monté en ma tour.
La faveur ne sera pas grande
Si à ma demande vous différez un instant le combat."
Alors il les quitte, très anxieux,
Et se rend là où il pensait
Retrouver la reine, qui l’avait prié
La veille de la placer
En un lieu d’où elle verrait
Sans difficulté le combat,
Et il lui avait accordé sa requête.
Il alla donc la chercher et l’escorter,
Car il tenait beaucoup
A l’honorer et à lui rendre service.
Il l’a installée près d’une fenêtre,
Et s’est placé à sa droite,
Accoudé à une autre fenêtre.
Avec eux deux il y avait groupé
Bon nombre de gens divers,
Chevaliers et dames courtoises
Et demoiselles nées au pays de Gorre ;
S’y trouvaient également beaucoup de captives,
Très occupées
Par leurs oraisons et prières.
Les prisonniers et les prisonnières
Priaient tous et toutes pour leur champion,
Espérant que Dieu par son entremise
Allait les secourir et délivrer.
Les deux adversaires sans plus long délai
Font reculer les spectateurs qui les entourent ;
Ils heurtent du coude leur écu
En le saisissant par les courroies,
Puis piquent des deux. De la longueur de deux bras
Ils transpercent les écus
De leurs lances, de sorte qu’elles éclatent
Et se brisent comme des baguettes.
Les deux destriers se rencontrent
Avec une telle force front à front
Et poitrail contre poitrail,
Tandis que s’entrechoquent les écus
Et les heaumes, qu’il semble,
En entendant le bruit de tout cela,
Que ce soit le tonnerre.
Guides, sangles, rênes, étriers
Et autres pièces du harnais
Sont rompus, et les arçons des selles,
Quoique très solides, se brisent.
Les deux cavaliers n’ont pas à rougir
D’avoir été projetés à terre,
Dès que tout cet équipement leur a fait défaut.
Très vite ils se sont relevés
Et s’abordent l’un l’autre sans vaines paroles
Plus sauvagement que deux sangliers,
Et passant outre aux menaces
Ils échangent de grands coups avec leurs épées d’acier
En hommes qui se détestent.
Ils tranchent souvent si férocement
Dans leurs heaumes et hauberts argentés
Que la lame en fait gicler le sang.
Ils bataillent de leur mieux,
Se frappant l’un l’autre
Vigoureusement et sans pitié.
Maints coups violents durs et appuyés
Ils se donnent l’un à l’autre, et si également
Qu’on ne saurait dire
Qui aurait l’avantage.
Mais il était inévitable
Que celui qui avait traversé le pont
Fût très affaibli
Par ses mains couvertes de blessures.
Les spectateurs sont consternés,
Du moins ceux de Logres,
Car ils voient faiblir ses coups
Et craignent qu’il n’ait le dessous.
Déjà il leur semblait
Qu’il était perdant
Et Méléagant gagnant,
Ils en grommelaient alentour.
Mais aux fenêtres de la tour
Il y avait une demoiselle très avisée,
Qui, ayant bien réfléchi, se dit
Que le Chevalier n’avait pas
Entrepris de combattre pour elle
Ni pour les autres gens de peu
Assemblés sur la place,
Et qu’il ne l’aurait pas fait
S’il ne s’était pas agi de la reine.
La demoiselle pense que si le Chevalier
Savait la reine présente à la fenêtre
En train de le contempler,
Il en reprendrait force et courage,
Et, si elle-même savait son nom,
Elle lui crierait volontiers
Qu’il regardât en haut.
Elle s’approcha alors de la reine et lui dit :
"Ma dame, de par Dieu et pour votre
Bien et pour le nôtre, je vous requiers
Que le nom de ce Chevalier
Me disiez, si vous le savez,
Pour lui venir en aide.
- Vous m’avez requis telle chose,
Demoiselle, dit la reine,
Où je ne discerne aucun mal
Ni rien de blâmable, juste le contraire.
Lancelot du Lac s’appelle
Le Chevalier, autant que je sache.
- Mon Dieu, comme j’ai le coeur léger
Et plein de joie !", fait la demoiselle.
Alors elle s’avance vivement et l’appelle
A pleins poumons,
Si haut que tout le monde l’entend :
"Lancelot ! retourne-toi et regarde
Qui a les yeux fixés sur toi !"
Quand Lancelot entend son nom,
Il ne tarde guère à se retourner
Et voit au-dessus de lui
La personne du monde
Qu’il désirait voir le plus,
Assise aux loges de la tour.
Dès le moment qu’il l’aperçut
Il ne se tourna ni ne se mut,
Ni ne détourna d’elle ses yeux et son visage,
Combattant le dos tourné à Méléagant.
Celui-ci le poussait devant lui
Chaque fois qu’il le pouvait,
Ravi parce qu’il pense
Que Lancelot ne peut plus se défendre
Les gens de Gorre sont fort heureux,
Tandis que ceux de Logres sont si consternés
Qu’ils ne peuvent plus se soutenir -
Nombreux sont ceux
Qui s’affaissent dans leur désarroi,
Tombant à genoux ou prostrés sur le sol :
Ainsi les uns se réjouissent, les autres se désolent.
La demoiselle alors crie
De nouveau hors de la fenêtre :
"Ah ! Lancelot, pourquoi
Te conduis-tu en dépit du bon sens ?
Avant ce jour courage
Et vaillance habitaient en toi,
Je ne pense ni ne crois
Que Dieu fît jamais chevalier
Qui puisse se comparer
A toi en valeur et en prix.
Et maintenant nous te voyons si empêtré
Que tu lances tes coups par derrière
Et tu te bats le dos tourné.
Place-toi donc en face de ton adversaire
Tout en continuant à voir la tour,
Car il fait bon la regarder."
Lancelot ressent une telle honte
Qu’il se méprise lui-même,
Car il sait bien que depuis un bon moment
Il a eu le dessous
Et que tout le monde s’en rend compte.
Alors il recule rapidement
Et ayant contourné Méléagant, il le contraint
A se placer entre lui et la tour.
Méléagant s’efforce
De reprendre sa place d’avant,
Mais Lancelot court sur lui
Et le heurte si violemment
De tout son corps et de son écu,
Quand il veut se tourner ailleurs,
Qu’il le fait pivoter sur place
Deux fois ou trois, malgré lui.
Force et hardiesse croissent chez Lancelot,
Car Amour lui apporte une aide énorme
Et parce que jamais il n’avait haï
Quelqu’un autant que celui
Qui combat contre lui.
Amour et une haine mortelle,
Si grande qu’il n’en fut jamais de telle,
Le rendent si hardi et si vaillant
Que Méléagant n’a pas l’impression de jouer
Mais redoute fort son adversaire,
Car jamais il n’aborda ni ne connut
Chevalier si enragé,
Et jamais chevalier
Ne lui fit mal ni ne lui nuisit comme celui-là.
Sans se faire prier il recule devant lui,
Il cherche à s’effacer
Et à éviter des coups qui lui déplaisent fort,
Et Lancelot ne perd pas de temps à l’injurier,
Mais le chasse à coups redoublés vers la tour,
Où la reine était appuyée à la fenêtre.
Souvent il l’a servie
En venant si près de la tour
Qu’il lui fallait s’arrêter :
Il aurait cessé de la voir
S’il avait avancé d’un seul pas.
Ainsi Lancelot à maintes reprises
Menait Méléagant arrière et avant,
Partout où bon lui semblait.
Toutefois il s’arrêtait
En vue de sa dame, la reine,
Celle qui lui a mis au corps la flamme
Qu’il attise en la regardant,
Et cette flamme le rendait
Si agressif envers Méléagant
Que partout où il voulait
Il pouvait le mener et le chasser devant lui.
Comme il le ferait d’un aveugle ou d’un éclopé,
Il le promène contre son gré.
Bademagu voit son fils si désemparé
Qu’il semble sans force et ne se défend plus ;
L’inquiétude le saisit et il a pitié de Méléagant,
Et si possible il trouverait un arrangement,
Mais il lui faudra prier
La reine s’il veut réussir.
Il s’adressa donc à elle :
"Madame, je vous ai témoigné toute mon amitié,
Je vous ai servie et honorée
Depuis que je vous ai en mon pouvoir.
A aucun moment je ne sus chose
Que je ne fisse volontiers pour vous
A condition qu’elle vous honorât.
Récompensez-moi maintenant :
Je veux vous demander une faveur
Que vous ne devriez m’accorder
Si vous ne le faisiez pas par amitié pour moi.
Je vois bien que mon fils
A de toute évidence le dessous dans ce combat.
Je ne dis pas cela parce que je le regrette,
Mais pour que Lancelot ;
Qui en a le pouvoir, ne le tue pas.
Il ne faut pas que vous vouliez sa mort ;
Ce n’est pas qu’il n’ait pas mal agi
Envers vous et envers son adversaire,
Mais dites-lui, je vous en prie,
Et grâces vous en soient rendues,
Qu’il s’abstienne de frapper mon fils ;
Ainsi vous pourrez reconnaître
Ce que j’ai fait pour vous, si vous êtes d’accord.
- Sire, parce que vous m’en priez,
Je le veux bien, dit la reine ;
Même si j’avais une haine mortelle
Envers votre fils, que je n’aime point,
Vous avez eu tant d’égards pour moi
Que pour vous faire plaisir
Je veux bien qu’il retienne ses coups."
Ces mots ne furent pas prononcés
A voix basse, mais entendus
De Lancelot et de Méléagant.
Celui qui aime sait si bien obéir
Qu’il fait tôt et volontiers,
En parfait amoureux,
Ce qui plaira à celle qu’il aime :
Lancelot ne peut donc qu’obéir,
Lui qui fut plus amoureux que Pyrame,
S’il était possible d’être plus amoureux.
Il entendit les paroles de la reine,
Et dès que la dernière
Lui fut sortie de la bouche,
Dès qu’elle eut dit : "Pour vous faire plaisir
Je veux bien qu’il retienne ses coups",
Lancelot pour rien au monde
N’eût touché à Méléagant ni bougé ;
Même au risque d’être tué
Il cesse de frapper et de se mouvoir.
Et son adversaire le martèle de coups,
Transporté de colère et de honte,
Quand il se trouve réduit
A avoir besoin qu’on intercède pour lui.
Bademagu, pour réprimander son fils,
Descend au plus vite de la tour ;
Il intervient dans la mêlée
Et dit à Méléagant :
"Comment ! Est-ce convenable
Que tu le frappes quand il ne te touche pas ?
Tu es vraiment par trop belliqueux,
Par trop combatif quand il n’en est plus temps !
Nous savons pertinemment
Qu’il a pris le dessus sur toi."
Alors Méléagant, dont la honte obscurcit la raison,
Répondit au roi :
"Peut-être que vous devenez aveugle,
Je pense que vous n’y voyez goutte !
Car c’est être aveugle que de croire.
Que je n’ai pas pris le dessus sur lui.
- Cherche donc, fait le roi, qui te croie !
Tous ceux qui sont ici savent très bien
Si tu dis vrai ou si tu mens.
La vérité nous est connue."
Sur ce, Bademagu dit à ses vassaux
De forcer son fils à reculer.
Ceux-ci sans perdre de temps
Exécutent son ordre.
Ils ont vite fait de mener arrière Méléagant.
Mais pour faire reculer Lancelot
L’effort fut minime ;
Méléagant aurait pu lui faire grand mal.
Sans riposte de sa part.
Le roi dit alors à son fils :
"Dieu aidant, il faut maintenant
Consentir à la paix et rendre la reine.
Toute cette dispute,
Il faut l’abandonner, en proclamer la fin.
- Vous venez de prononcer une grande sottise !
Vous parlez en dépit du bon sens !
Allez-vous-en ! Laissez-nous combattre,
Et ne vous mêlez plus de cette affaire !"
Le roi déclare qu’il continuera à s’en mêler,
"Car je sais bien que Lancelot te tuerait
Si l’on vous permettait de poursuivre le combat.
- Il me tuerait ? C’est moi plutôt
Qui aurais tôt fait de le vaincre et mettre à mort,
Si vous cessiez d’intervenir
Et nous laissiez combattre."
Alors le roi dit : "Que Dieu me soit en aide,
Tout ce que tu peux dire ne te servira de rien.
- Pourquoi pas ? - Parce que je ne veux pas.
Je n’accepterai pas que ta folie et ton orgueil
Causent ta mort.
Il est fou à lier celui qui désire sa propre mort
Comme tu le fais sans t’en rendre compte.
Je sais bien que tu me hais
Parce que j’entends te protéger contre toi-même.
Mais être témoin de ta mort,
J’espère que Dieu ne le permettra pas,
Car j’en aurais trop de peine."
Il lui en dit tant et tant le sermonne
Qu’un pacte est conclu,
Selon lequel Méléagant libère
La reine, à condition
Que Lancelot sans le moindre délai,
Dès qu’il l’aura sommé de comparaître,
Un an après la dite convocation,
Se battra derechef
Avec Méléagant.
Lancelot ne souleva pas d’objection.
Tout le monde s’empressa d’accepter l’accord,
Et on stipule que le combat
Aura lieu à la cour d’Artur,
Le seigneur de Bretagne et de Cornouaille :
C’est là qu’on stipule que le combat sera livré,
Mais il faut que la reine y consente,
Et que Lancelot promette
Que si Méléagant triomphe de lui,
Elle reviendra à Gorre avec Méléagant
Sans que personne ne cherche à la retenir.
La reine accepte cette clause de l’accord
Et Lancelot ne s’y oppose pas.
On les a donc pacifiés,
Séparés et désarmés.
La coutume de Gorre portait
Que si l’un des emprisonnés parvenait à sortir du pays
Tous les autres pouvaient le quitter.
Tous bénissaient Lancelot :
Vous pouvez bien deviner
Qu’alors la joie fut grande,
Et en effet elle l’était.
Les gens de Logres s’assemblent tous
Et font fête à Lancelot,
Disant tous pour qu’il l’entende :
"Certes, messire, nous avons été très heureux
De vous entendre appeler par votre nom,
Car nous avons été alors convaincus
Que nous allions être délivrés."
Toute cette joie fut accompagnée de bousculade,
Car chacun s’efforce et tente
D’arriver jusqu’à Lancelot pour le toucher.
Celui qui peut se rapprocher le plus de lui
Fut plus heureux qu’il n’aurait su dire.
On trouvait là joie et tristesse,
Car ceux qui sont de nouveau libres
S’abandonnent à la joie,
Tandis que Méléagant et les siens
N’ont rien qui leur plaise,
Ils se montrent pensifs, mornes et déprimés.
Le roi quitte la place
Sans y laisser Lancelot
Car il l’emmène avec lui ;
Celui-ci le prie de le conduire auprès de la reine.
"Je n’y vois pas d’inconvénient, fait le roi,
Car votre requête me paraît légitime.
Et je vous ferai voir Keu le sénéchal
Egalement, si bon vous semble."
Pour un peu Lancelot se serait jeté à ses pieds,
Tellement il était heureux.
Bademagu le mène maintenant
A la salle, où était venue
La reine qui l’attendait.
Quand elle voit le roi,
Qui tenait Lancelot par le doigt,
Elle se lève par politesse envers Bademagu,
Mais son visage exprime la contrariété,
Elle baisse la tête et ne dit mot.
"Madame, voici Lancelot
Fait le roi, qui vient vous faire visite,
Ce qui doit vous réjouir et vous plaire.
- Me plaire à moi, sire ? Mais pas du tout ;
Je n’ai que faire de sa visite.
- Vous me surprenez extrêmement, Madame, dit le roi,
Qui était fort courtois et de sentiments généreux.
Où avez-vous pris une telle humeur ?
Certes, vous récompensez bien mal
Un homme qui vous a tant servie
Et qui au cours de sa quête a souvent
Risqué sa vie en de mortels périls.
Contre Méléagant mon fils
Il vous a secourue et défendue,
Lui qui vous a rendue transportée de colère.
- Vraiment, sire, il a bien mal employé son temps :
Je n’éprouve aucune peine à avouer
Que je ne lui sais nul gré de ce qu’il a fait."
Voici Lancelot stupéfait ;
Pourtant il répond sur un ton très humble,
A la façon d’un amoureux parfait :
"Madame, certes, je suis au désespoir,
Mais je n’ose vous demander le pourquoi de votre accueil."
Lancelot aurait proféré mainte plainte
Si la reine avait bien voulu l’écouter,
Mais pour le chagriner encore plus,
Elle ne daigna lui répondre un seul mot
Et se dirigea vers une pièce attenante.
Lancelot jusqu’au seuil
La suivit du regard et de son coeur.
Aux yeux le trajet fut fort court,
Car la pièce était trop voisine ;
Ils y fussent entrés volontiers
Après elle, si cela avait été possible.
Le coeur, en seigneur et en maître,
Et dont les pouvoirs sont bien plus grands,
Est passé derrière elle à travers la porte,
Alors que les yeux sont restés en deçà,
Remplis de larmes, avec le corps.
L’ayant pris à part,
Le roi lui dit : "Lancelot, je m’étonne

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