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Vers 1 à 1000

, par

Du moment que ma dame de Champagne
Désire que j’entreprenne un récit en français,
Je l’entreprendrai très volontiers,
Comme quelqu’un qui lui appartient entièrement,
Prêt à lui obéir en toute chose,
Sans recourir à la moindre flatterie.
Mais tel ou tel pourrait à ma place
Avoir recours à la flatterie :
Il dirait - et j’en porterais témoignage -
Que c’est la dame qui surpasse
Toutes les autres en ce monde,
Tout comme sur les effluves du sol l’emporte la brise,
Qui souffle en mai ou en avril.
Certes, je ne suis pas homme
A vouloir flatter sa dame ;
Dirai-je : "Telle une gemme
Dont la valeur surpasse perles et sardoines,
La Comtesse surpasse les reines" ?
Bien sûr, je ne dirai rien de pareil,
Et pourtant c’est un fait que je ne saurais nier.
Je dirai cependant qu’est plus efficace
En mon entreprise son commandement
Que mon intelligence et la peine que je me donne.
Du CHEVALIER DE LA CHARRETTE
Chrétien commence son livre ;
Matière et orientation lui sont fournies
Par la Comtesse, et lui se met
A l’oeuvre, en n’y apportant rien
Que son application et son effort intellectuel.
Et voici qu’il commence sa narration.
Un jour de fête de l’Ascension
Etait venu en provenance de Carlion
Le roi Artur afin de rassembler
Une cour plénière à Camaalot -
Une cour digne d’un jour de grande fête.
Après le repas le roi
Ne délaissa point ses compagnons.
La salle était remplie de barons,
Et la reine était aussi de l’assemblée,
Entourée, comme je crois,
De mainte et mainte belle et courtoise dame
Parlant fort bien le français.
Et Keu qui avait servi les gens à table
Mangeait avec les chambellans.
Là précisément où il était attablé
Parut un chevalier
Très soigné dans sa mise, qui venait à la cour
Armé de pied en cap.
Le chevalier ainsi équipé
S’en vint jusque devant le roi,
Assis au milieu de ses barons.
Sans le moindre salut il lui dit :
"Roi Artur, je retiens prisonniers,
De tes terres et de ta maisonnée
Chevaliers, dames et demoiselles.
Mais je ne t’apporte pas de leurs nouvelles
Dans l’intention de te les rendre.
Au contraire, je veux te dire et t’apprendre
Que tu n’as ni la force ni les moyens
Pour les ravoir.
Sache bien que tu mourras
Avant de pouvoir jamais leur apporter de l’aide."
Le roi répond que force lui est
De s’incliner s’il ne peut pas remédier à la situation,
Mais son chagrin lui pèse bien fort.
Alors le chevalier agit comme s’il voulait
S’en aller : il fait demi-tour ;
En s’éloignant du roi,
Il gagne la porte de la salle,
Mais il ne descend point les marches ;
Il s’arrête d’abord et, de là, il proclame :
"Roi, si à ta cour il se trouve un chevalier
A qui tu accordes la confiance nécessaire
Afin de lui assigner la mission
De conduire la reine, en me suivant, dans ce bois
Où je me dirige,
J’accepterai de l’y attendre.
Je te rendrai tous les prisonniers
Qui sont exilés dans mes terres
Si ce chevalier parvient à me vaincre
Et à ramener la reine ici."
Un grand nombre des gens du palais entendirent ces paroles,
Et la cour s’en trouva toute ébranlée.
Keu a eu vent de la nouvelle
Alors qu’il mangeait avec les serveurs ;
Il cesse de manger et s’en vient tout droit
Au roi, et il commence à lui parler
En homme tout à fait indigné :
"Roi, je t’ai longuement servi
De bonne foi et avec loyauté ;
A présent je prends congé de toi et m’en irai
De sorte que jamais plus je ne te servirai.
Je n’ai ni volonté ni désir
De te servir désormais."
Le roi s’afflige de ce qu’il entend,
Mais dès qu’il se trouve en mesure de répondre dignement,
Il lui demanda sans la moindre hésitation :
"Parlez-vous sérieusement ou plaisantez-vous ?"
Et Keu d’enchaîner : "Beau sire roi,
La plaisanterie ne m’intéresse guère en ce moment ;
J’ai bien la ferme intention de vous quitter.
Je ne cherche à recevoir de vous aucune récompense
Ni pour mes années de service, nulle indemnité ;
Ma décision est sans appel :
Je pars sans plus tarder.
- Est-ce colère ou dépit, fait le roi.
Qui vous pousse à partir ?
Sénéchal, c’est ici votre place,
Restez donc à la cour, et sachez bien
Qu’en ce monde, je n’ai rien
Qu’afin de vous garder ici,
Je ne vous donne aussitôt.
- Sire, fait Keu, c’est inutile ;
Je n’accepterais point même de me voir offrir chaque jour
Le cadeau d’un setier rempli d’or fin :"
Plein de désespoir,
Le roi s’est approché de la reine.
"Dame, fait-il, vous ne savez pas
Ce que le sénéchal exige de moi ?
Il réclame son congé, et il dit qu’il ne fera plus partie
De ma cour - j’ignore pourquoi :
Ce qu’il se refuse à faire pour moi,
Il s’empressera de le faire pour vous si vous l’en priez.
Allez à lui, ma dame chère !
Puisqu’il ne daigne rester pour moi,
Suppliez-le de rester pour vous :
Et, au besoin, jetez-vous à ses pieds,
Car je n’éprouverais plus aucune joie
S’il m’arrivait de perdre sa compagnie."
Sur ce, le roi envoie la reine
Auprès du sénéchal, et elle accepte de s’y rendre.
Elle le retrouva au milieu des autres,
Et lorsqu’elle parvient à le joindre,
Elle lui dit : "Un grand trouble
Me vient - n’en doutez point -
De ce que j’ai entendu dire de vous.
L’on m’a conté - c’est ce qui me désole -
Que vous voulez quitter le roi.
D’où vous vient cette intention ; quel sentiment vous meut ?
Je ne vois plus en vous l’homme sage
Et courtois que j’y voyais autrefois ;
Je veux vous prier de rester :
Keu, restez ici, je vous en prie.
- Dame, fait-il, de grâce !
Je ne demeurerai point."
Et la reine continue de le supplier,
Ainsi que tous les chevaliers ensemble,
Et Keu lui dit qu’elle se fatigue inutilement
A vouloir faire l’impossible.
Et de toute sa hauteur de reine,
Elle se laisse choir à ses pieds.
Keu la prie de se relever,
Mais elle refuse de le faire :
Plus jamais elle ne se relèvera
A moins qu’il ne lui octroie ce qu’elle veut.
Alors Keu lui a promis
De rester, à la condition que le roi
Lui accorde par avance ce qu’il lui demandera,
Et qu’elle-même en fasse autant.
"Keu, fait-elle, n’importe quoi !
Moi et lui nous vous l’accorderons.
Venez donc, et nous lui dirons
Qu’ainsi vous acceptez de rester."
Keu accompagne la reine
Jusque devant le roi.
"Sire, j’ai obtenu que Keu demeure auprès de nous,
Fait la reine, en me donnant bien du mal.
Je le remets entre vos mains, en stipulant toutefois
Que vous ferez ce qu’il dira."
Le roi pousse un soupir d’aise,
Et dit qu’il obéira à son commandement,
Quelle que soit la nature de celui-ci.
"Sire, fait-il, apprenez donc.
Ce que je désire, et quel don
Vous m’avez promis.
Je me tiendrai pour l’homme le plus fortuné
Quand je le recevrai par votre grâce :
Sire, ma dame, la reine, ici présente,
Vous l’avez confiée à ma protection ;
Nous irons à la rencontre
Du chevalier qui nous attend dans la forêt."
Ces mots désolent le roi, néanmoins il le revêt
De la mission, car jamais il ne manqua à sa parole,
Mais il le fit dans la tristesse et à contrecoeur,
Si bien qu’il y parut à sa mine.
Le deuil de la reine fut grand lui aussi,
Et la cour toute entière affirmait
Qu’orgueil, outrecuidance et déraison
Avaient inspiré la requête de Keu.
Le roi a pris la reine
Par la main, et lui a dit :
"Dame, fait-il, il faut absolument
Que vous partiez avec Keu."
Et ce dernier de dire : "Vite ! confiez-la-moi,
Et n’ayez aucune crainte,
Car je la ramènerai en parfait état,
Toute saine et sauve."
Le roi la lui confie, et il l’emmène.
Derrière le couple, tous quittent le palais,
Chacun, sans exception, ressentant la plus vive inquiétude.
Et sachez que l’on arma le sénéchal
Et que son cheval
Fut amené au milieu de la cour ;
Un palefroi se tenait à ses côtés -
Digne monture de reine !
La reine s’approche du palefroi
Qui n’était ni ombrageux ni tirant sur la bride.
Abattue, triste et en poussant bien des soupirs,
La reine monte en selle et dit
Tout bas afin que personne ne l’entendît :
"Ha ! ha ! si vous saviez ce qui se passe ici,
Je ne crois pas que vous me laisseriez,
Sans vous y opposer, emmener d’un seul pas !"
Elle crut avoir parlé tout doucement
Mais le conte Guinable l’entendit,
Qui se trouvait à ses côtés lorsqu’elle montait en selle.
A son départ, les plaintes
De ceux et de celles qui la voyaient partir furent
Comme si elle était morte et mise en bière.
Ils ne pensent pas qu’elle revienne parmi eux
Jamais, de toute sa vie.
Ce fut par son outrance habituelle que le sénéchal
L’emmène là où l’autre l’attend.
Mais nul ne s’en afflige au point
Qu’il accepte de suivre le couple ;
Enfin, messire Gauvain dit
Au roi son oncle, en confidence :
"Sire, fait-il, ce que vous avez fait
Est bien puéril, et j’en demeure stupéfait ;
Mais si vous admettiez le bien-fondé de mon conseil,
Pendant qu’ils sont encore tout près,
Vous et moi pourrions nous mettre à leur poursuite,
Avec ceux qui voudront bien nous accompagner.
Quant à moi, rien ne saurait me retenir
De me mettre en chemin dès maintenant.
Il ne serait point convenable
De refuser de courir après eux,
Au moins jusqu’à ce que nous sachions
Ce qu’il adviendra de la reine.
Et comment Keu se conduira.
- Allons-y, beau neveu, fait le roi,
Vous venez de parler en homme bien courtois.
Et puisque vous avez saisi l’initiative,
Commandez donc qu’on fasse sortir les chevaux,
Et qu’on leur mette freins et selles,
De sorte qu’il ne nous reste qu’à monter."
Les chevaux sont vite amenés,
Harnachés et sellés ;
Le roi monte tout premier,
Alors monta messire Gauvain,
Ensuite tous les autres à qui mieux mieux ;
Chacun voulut être de la partie,
Mais en y allant à sa guise :
Certains portaient leur armure,
Beaucoup d’autres n’en portaient point.
Messire Gauvain portait la sienne,
Et il fait par deux écuyers
Mener à sa droite deux destriers.
Et comme ils approchaient
De la forêt, ils en voient sortir
Le cheval de Keu, qu’ils reconnurent
Et dont ils virent que les rênes
Avaient été toutes deux rompues de la bride.
Le cheval venait tout seul ;
L’étrivière tachée de sang,
Et de la selle l’arçon de derrière
Etait brisé et mis en pièces.
Nul spectateur n’échappe à la tristesse,
Et l’on échange des clins d’oeil, des coups de coude.
Bien loin, devant toute la compagnie,
Messire Gauvain chevauchait ;
Il ne tarda guère à voir
Venir un Chevalier au pas
Sur un cheval souffrant et fatigué,
Pantelant et baigné de sueur.
Le Chevalier a salué
Messire Gauvain le premier,
Et ensuite messire Gauvain lui a rendu son salut.
Et le Chevalier s’arrêta -
Il reconnut messire Gauvain,
Et lui dit : "Sire, ne voyez-vous donc pas
Que mon cheval est tout trempé de sueur,
De sorte qu’il ne vaut plus rien ?
Et je crois que ces deux destriers
Sont à vous ; pourrais-je alors vous prier,
En promettant toutefois que je vous rendrais
Le service et une juste récompense,
De me prêter ou de m’offrir en cadeau
L’un d’eux, n’importe lequel ?"
Et messire Gauvain lui répondit : "Choisissez donc
Celui des deux qui vous plaît le plus."
Mais celui dont le besoin est grand
Ne s’attarda pas afin d’en sélectionner le meilleur,
Ni le plus beau ni le plus grand ;
Il préféra bondir sur celui
Qu’il trouva le plus près de lui,
Et l’a vite lancé en avant, à bride abattue ;
Et l’autre, qu’il a laissé derrière lui, tombe raide mort,
Car il l’avait beaucoup fait souffrir ce jour-là,
Et se fatiguer et se surmener.
Sans jamais s’arrêter, le Chevalier
Eperonne sa monture à travers la forêt,
Et messire Gauvain, derrière lui,
Le suit, en lui donnant farouchement la chasse,
Jusqu’à ce qu’il eût descendu la pente d’une colline.
Lorsqu’il eut traversé beaucoup de terrain,
Il retrouva mort le destrier
Qu’il avait offert au Chevalier,
Et, autour, il vit le sol tout piétiné
Par des chevaux et couvert d’impressionnants débris
De boucliers et de lances ;
En toute apparence, de féroces combats
Menés par de nombreux chevaliers s’y étaient déroulés ;
Il était mécontent, et regretta
De ne pas y avoir participé lui-même.
Le lieu ne l’a guère longtemps retenu,
Il préfère pousser en avant, à vive allure.
Alors, par hasard, il revit
Le Chevalier, à pied, tout seul,
Tout vêtu de son armure, le heaume lacé,
L’écu pendu au col, l’épée ceinte,
Qui était arrivé devant une charrette...
(A l’époque, on utilisait les charrettes
Comme l’on use du pilori de nos jours,
Et dans chaque bonne ville
Où, à l’heure actuelle, l’on en trouve plus de trois mille,
Il n’y avait alors qu’une seule,
Et celle-ci était commune,
Comme le sont aujourd’hui les piloris,
Aux traîtres et aux assassins,
Aux vaincus des combats judiciaires
Et aux voleurs qui se sont emparés
Des biens d’autrui en volant furtivement
Ou par la force sur les grands chemins :
Tout repris de justice était mis
Dans la charrette
Et mené par toutes les rues ;
Ainsi se trouvait-il désormais hors toute loi,
Et n’était plus écouté à la cour,
Ni honoré ni reçu avec dignité.
C’est parce qu’à cette époque-là on jugeait
De la sorte les charrettes, comme des choses cruelles,
Que l’on entendit dire alors pour la première fois :
"Quant charrette verras et rencontreras,
Fais sur toi le signe de la croix et souviens-toi
De Dieu, pour que malheur ne t’arrive point.")
Le Chevalier, à pied et sans lance,
S’avance vers la charrette
Et voit sur les limons un nain
Qui, en bon charretier, tenait
Dans sa main une longue baguette.
Et le Chevalier dit au nain :
"Nain, fait-il, pour Dieu, dis-moi tout de suite
Si tu as vu par ici
Passer ma dame la reine."
Le nain perfide et de vile extraction
Ne voulut point lui en donner des nouvelles,
Mais se contenta de dire : "Si tu veux monter
Sur la charrette que je conduis,
D’ici demain tu pourras savoir
Ce qu’est devenue la reine."
Sur ce, il a maintenu sa marche en avant
Sans attendre l’autre l’espace d’un instant.
Le temps seulement de deux pas
Le Chevalier hésite à y monter.
Quel malheur qu’il ait hésité ; qu’il eût honte de monter,
Au lieu de sauter sans tarder dans la charrette !
Cela lui causera des souffrances bien pénibles !
Mais Raison, qui s’oppose à Amour,
Lui dit de bien se garder de monter ;
Elle l’exhorte et lui enjoint
De ne rien faire ni entreprendre
Qui puisse lui attirer honte ou reproche.
Ce n’est point dans le coeur mais plutôt sur les lèvres
Que réside Raison en osant lui dire pareille chose ;
Mais Amour est dans le coeur enclos
Lorsqu’il lui ordonne et semonce
De monter sans délai dans la charrette.
Amour le veut, et le Chevalier y bondit,
Car la honte le laisse indifférent
Puisqu’Amour le commande et veut.
Et messire Gauvain se met à la poursuite
De la charrette en galopant,
Et lorsqu’il y trouve assis
Le Chevalier, il s’en étonne beaucoup ;
Alors il dit au nain : "Instruis-moi
Au sujet de la reine, si tu sais le faire."
Le nain dit : "Si tu te détestes autant
Que ce Chevalier assis ici,
Monte avec lui, si cela te convient,
Et je t’emmènerai avec lui."
Quand messire Gauvain l’eut entendu,
Il jugea qu’accepter la proposition serait insensé
Et il dit qu’il n’y monterait point,
Qu’échanger son cheval contre la charrette
Serait un échange par trop infâme.
"Mais où que tu veuilles aller
J’irai là où tu iras."
Si bien qu’ils se mettent tous les trois en route,
L’un d’eux à cheval, les deux autres sur la charrette,
Et ensemble ils gardèrent le même chemin.
A l’heure des vêpres, ils atteignirent un château,
Et sachez que ce château
Etait fort puissant et beau.
Ils entrent tous les trois par une porte.
La vue du Chevalier que le nain transporte
Dans la charrette frappe les habitants d’étonnement,
Mais ils ne cherchent nullement à se renseigner davantage ;
Tous se mettent à le conspuer,
Grands et petits, vieillards et enfants,
Par les rues, en poussant des huées ;
Le Chevalier entendit ainsi dire
A son sujet de viles injures et des paroles de mépris.
Tous demandent : "A quel martyre
Ce Chevalier sera-t-il condamné ?
Sera-t-il écorché vif ou pendu,
Noyé ou brûlé vif sur un bûcher d’épines ?
Dis-le-nous, nain, dis, toi qui le traînes ainsi,
De quel forfait fut-il trouvé coupable ?
L’a-t-on jugé pour vol ? Serait-ce un assassin
Ou est-il le vaincu d’un combat judiciaire ?"
Et le nain garde un silence absolu,
En ne répondant ni une chose ni l’autre.
Il conduit le Chevalier là où il sera hébergé,
Et Gauvain suit de près le nain
Qui se dirige vers une tour, laquelle, de plain-pied
Avec la ville, se trouvait à la limite de celle-ci.
Au-delà il y avait des prés,
Tandis qu’en face la tour s’élevait
Sur la cime d’un rocher gris,
Haut et taillé à pic.
Derrière la charrette, toujours à cheval,
Gauvain pénètre dans la tour.
Dans la salle, ils ont rencontré, élégamment mise,
Une demoiselle
Dont la beauté n’avait pas de rivale au pays ;
Et ils voient s’approcher deux pucelles
Avec elle, gentes et belles.
Dès qu’elles virent
Messire Gauvain, elles lui firent
Un accueil joyeux et le saluèrent ;
Et elles voulurent s’informer du Chevalier :
"Nain, quel crime ce Chevalier a-t-il commis
Que tu conduis là comme s’il était impotent ?"
Il ne veut leur offrir aucune explication,
Mais se contente de faire descendre le Chevalier
De la charrette, et puis s’en va ;
On ne sut point où il alla.
Et messire Gauvain descend de son cheval ;
Alors des valets se présentent
Afin d’ôter leur armure aux deux chevaliers
Deux manteaux fourrés de petit-gris, qu’ils revêtirent,
Furent apportés sur ordre de la demoiselle
Quant ce fut l’heure du souper,
Les mets furent joliment présentés.
La demoiselle prit place à côté
De messire Gauvain pendant le repas.
Pour rien au monde ils n’eussent voulu renoncer
A cette hospitalité pour en chercher une meilleure,
Car de grands honneurs,
Ainsi que compagnie bonne et belle, leur furent rendus
Au cours de toute la soirée par la demoiselle.
Quand enfin leur veille eut suffisamment duré,
On leur prépara deux lits
Hauts et longs, au milieu de la salle ;
Un troisième se trouvait tout près
Plus beau que les autres, et plus riche,
Car, comme le déclare le conte,
Il possédait tout le charme
Que l’on pût imaginer dans un lit.
Quand l’heure du coucher arriva,
La demoiselle prit par la main
Les deux hôtes qu’elle avait accepté d’héberger ;
Elle leur montre les deux beaux lits longs et larges
Et dit : "C’est pour votre confort et repos
Que sont dressés ces deux lits que voilà, là-bas,
Mais dans celui qui se trouve de ce côté-ci,
Seul se couche celui qui l’a mérité ;
Il ne fut pas fait pour votre agrément."
Le Chevalier lui répond immédiatement -
Celui qui était arrivé sur la charrette -
Qu’il n’éprouvait que dédain et mépris
Pour l’interdiction prononcée par la demoiselle :
"Dites-moi, fait-il, pour quelle raison
Ce lit nous est-il défendu ?"
Elle répondit sans avoir à réfléchir,
Car elle avait déjà réfléchi à sa réponse :
"Ce n’est point vous, fait-elle, qui êtes désigné pour poser
Des questions ou pour vous enquérir de ces choses !
Honni est le Chevalier sur toute la terre,
Dès qu’il a monté dans une charrette,
Et il n’est pas juste qu’il se mêle
De ce que vous venez de me réclamer,
Et, en particulier, qu’il revendique de coucher dans ce lit :
Il pourrait bien vite avoir à s’en repentir.
On ne l’a point fait orner
Aussi richement afin que vous y dormiez.
Votre témérité risque de vous coûter bien cher,
S’il vous arrivait seulement de nourrir pareille idée.
- Vous verrez cela, fait-il, en temps voulu.
- Je le verrai ? - A coup sûr. - Qu’on me le fasse voir !
- Je ne sais pas qui aura à payer l’écot,
Fait le Chevalier, par mon chef !
Qu’on s’en fâche ou qu’on s’en attriste,
Je compte me coucher dans ce lit-là
Et y prendre à loisir mon repos."
Dès qu’il eut enlevé ses chausses,
Dans le lit qui fut plus long et plus élevé
Que les deux autres d’une demi-aune,
Il s’étend sous une couverture
De brocart jaune étoilé d’or.
De petit-gris tout pelé n’était point faite
Sa doublure ; elle était faite de zibeline.
Elle eût été parfaitement digne d’un roi,
La couverture sous laquelle il se mit ;
Le lit ne fut point fait de chaume,
Ni de paille ni de vieilles nattes.
A minuit, des lattes du toit,
Fondit, comme la foudre, une lance,
Le fer en avant, qui menaça de coudre
Les flancs du Chevalier
A travers la couverture et les draps blancs,
Au lit, là où il était couché.
A la lance un pennon était fixé ;
Il était tout enveloppé de flammes.
Le feu prit à la couverture,
Et aux draps et à l’ensemble du lit.
Et le fer de la lance effleure
Le Chevalier au côté
Si bien qu’il lui a un peu éraflé
La peau, mais sans le blesser vraiment.
Et le Chevalier s’est dressé,
Eteint le feu, saisit la lance
Et la jette au milieu de la salle.
Cela ne le fit pas quitter son lit ;
Au contraire, il se recoucha et dormit
Avec le même sang-froid exactement
Qu’il avait montré la première fois.
Le lendemain, au lever du jour,
La demoiselle de la tour
Avait fait préparer pour eux la célébration de la messe,
Et elle les envoya réveiller et appeler.
Lorsqu’on leur eut chanté la messe,
Aux fenêtres qui donnaient sur la prairie
S’en vint le Chevalier pensif -
Celui qui s’était assis sur la charrette -
Et il regardait l’étendue des prés.
A la fenêtre voisine
Etait venue la demoiselle,
Et là a pu avec elle s’entretenir
Messire Gauvain, dans un coin,
Pendant un certain temps, mais j’ignore de quoi ;
Je ne sais pas ce dont ils parlèrent.
Mais ils y restèrent, penchés à la fenêtre,
Assez pour voir, à travers les prés, le long de la rivière,
Une civière que l’on emportait ;
Un chevalier y gisait, et, à côté,
Il y eut des cris de deuil perçants et désespérés
Que poussaient trois demoiselles.
Derrière la civière ils voient venir
Une escorte à la tête de laquelle se tenait
Un chevalier de grande taille qui emmenait
A sa gauche une belle dame.
Le Chevalier à la fenêtre
Reconnut que c’était la reine ;
Il ne cesse un instant de la suivre du regard,
Plongé dans la contemplation et dans le ravissement,
Aussi longtemps qu’il le put.
Et lorsqu’il ne put plus la voir,
Il voulut se laisser tomber
Et précipiter son corps dans l’abîme ;
Déjà il était à mi-corps hors de la fenêtre
Quant messire Gauvain le vit ;
Il le tire en arrière et il lui dit :
"De grâce, sire, calmez-vous ! Pour l’amour de Dieu,
Que plus jamais il ne vous revienne à l’esprit
De commettre pareille folie !
C’est bien à tort que vous haïssez votre vie.
- Non, fait la demoiselle, c’est au contraire à bon droit ;
La nouvelle ne se serait-elle donc pas répandue
Partout de son forfait malheureux ?
Puisqu’il s’est mis dans une charrette,
Il doit forcément souhaiter de mourir ;
Mort il vaudrait davantage que vivant :
Sa vie est vouée désormais à la honte,
Au mépris et au malheur."
Là-dessus les chevaliers demandèrent leurs armures,
Et ils s’en revêtirent.
Et alors fit un geste de courtoisie et de prouesse
La demoiselle, et de largesse,
Quand, au Chevalier qu’elle avait tant
Raillé et harcelé,
Elle offrit un cheval et une lance,
En témoignage de charité et de sympathie.
Les chevaliers ont pris congé
En hommes courtois et bien élevés
De la demoiselle, et l’ont
Saluée avant de s’engager
Dans la direction où ils virent passer le cortège ;
Mais ils quittèrent le château de telle sorte
Que personne n’eut l’occasion de leur adresser la parole.
Bien vite ils s’en vont par là
Où ils avaient vu la reine.
Ils n’ont pas rejoint la petite troupe,
Car elle avançait à bride abattue
Des prés, ils entrent dans un plessis
Où ils trouvent un chemin empierré ;
Ils ont tant erré par la forêt
Qu’il pouvait bien être la première heure du jour,
Et alors, à un carrefour, ils ont
Trouvé une demoiselle,
Et l’ont tous les deux saluée ;
Et chacun la supplie et la prie
De leur dire, si elle le sait,
Où l’on a emmené la reine.
Elle répond en personne sensée,
Et dit : "Je saurais bien vous diriger - si toutefois
Vous vous engagez à me faire certaines promesses
Et à les tenir - vers le bon chemin et la bonne voie,
Et vous nommer sa destination
Et le chevalier qui l’emmène ;
Mais un gros effort incomberait :
A celui qui voudrait entrer dans cette terre !
Avant d’y parvenir, il souffrirait de cruelles épreuves."
Et messire Gauvain lui dit :
"Demoiselle, avec l’aide de Dieu,
Je vous promets, sans réserve aucune,
De mettre à votre service,
Dès qu’il vous plaira, tout mon pouvoir,
Mais dites-moi la vérité sur ce dont il s’agit."
Et celui qui fut dans la charrette
Ne dit pas qu’il lui promet d’agir
Selon toutes ses capacités ; il annonce plutôt,
Comme celui qu’anoblit Amour
Ou rend puissant et hardi en tout lieu,
Que sans réserve et sans crainte
Il promet de faire tout ce qu’elle pourra désirer,
Et qu’il s’abandonne tout entier à sa volonté.
"Je dirai donc ce que vous cherchez à savoir", fait-elle.
Ainsi la demoiselle leur conte-t-elle :
"Par ma foi, seigneurs, Méléagant,
Un chevalier bien fort et grand,
Fils du roi de Gorre, l’a prise,
Et il l’a conduite au royaume
D’où nul étranger ne revient jamais,
Car il est malgré lui contraint à rester dans ce pays,
Dans la servitude et dans l’exil."
Ils lui demandent alors :
"Demoiselle, où est cette terre ?
Où pourrons-nous en chercher le chemin ?"
Celle-ci répond : "Vous le saurez bientôt,
Mais, sachez-le, l’accès que vous y aurez
Est bien difficile et terrifiant,
Car l’on n’y entre pas aisément
Si l’on ne possède pas l’autorisation du roi.
Celui-ci a pour nom le roi Bademagu.
On peut y accéder toutefois
Par deux voies également périlleuses
Et par deux passages également terrifiants.
L’un a pour nom le Pont dans l’Eau,
Parce que ce pont est submergé,
De sorte qu’il y a autant d’eau entre le fond
Et lui qu’entre lui et la surface,
Ni moins par ici ni plus par là :
Il est exactement au milieu ;
Et il ne mesure qu’un pied et demi
De large et autant en épaisseur.
Il fait bien, celui qui refuse de goûter à ce mets-là !
Et c’est bien lui le moins dangereux ;
Mais entre ces deux-là il y a beaucoup,
D’aventures que je passe sous silence.
L’autre pont est bien pire
Et, de loin, le plus dangereux ;
Car il ne fut jamais franchi par aucun homme -
Il est tranchant comme une épée ;
Et pour cela tous
L’appellent le Pont de l’Epée :
Je vous ai conté la vérité
Autant qu’il est en mon pouvoir de vous la dire."
Et ils lui demandent encore :
"Demoiselle, daignez
Nous montrer ces deux chemins."
Et la demoiselle répond :
"Voici le chemin qui mène droit au Pont
Dans l’Eau, et voilà celui qui va
Droit au Pont de l’Epée."
Et alors le Chevalier a dit -
Celui qui avait joué les charretiers :
"Sire, je vous accorde sans ambages le choix ;
Prenez un de ces deux chemins,
Et cédez-moi l’autre sans conditions ;
Prenez celui que vous préférez.
- Par ma foi, fait messire Gauvain,
Bien dangereux et pénibles
Sont à égalité les deux passages ;
Un choix correct et sage ne m’est pas possible,
J’ignore lequel il me profitera le plus de prendre ;
Mais il n’est pas juste que je demeure indécis
Quand vous m’avez proposé de choisir :
Je me consacre au Pont dans l’Eau.
- Il est donc juste que j’aille du côté
Du Pont de l’Epée, sans discussion,
Fait l’autre, et j’y consens volontiers."
Alors les trois prennent congé les uns des autres.
Et ils se sont recommandés mutuellement
Et de très bon coeur à Dieu.
Lorsqu’elle les voit s’en aller,
La demoiselle leur dit : "Chacun de vous doit
M’octroyer une récompense selon mon goût,
Dès l’instant que je voudrai la prendre ;
Attention ! ne l’oubliez point !
- Non, douce amie, nous ne l’oublierons pas,"
Font-ils tous les deux.
Chacun s’en va sur le chemin de son choix ;
Et celui de la charrette reste plongé dans ses pensées
Tout comme une personneprivée de force et de défense
Contre Amour qui le maintient sous sa juridiction ;
Sa méditation est d’une intensité telle
Qu’il perd le sens de lui-même ;
Il ne sait pas s’il existe ou s’il n’existe pas,
Il ne se rappelle pas son nom,
Il ne sait pas s’il est armé ou non,
Il ne sait pas où il va, ni d’où il vient ;
Il ne se souvient de rien,
Hormis d’une seule chose, et, à cause d’elle,
Il a mis les autres choses en oubli ;
Il pense tant à cette seule chose
Qu’il n’entend, ne voit ni ne comprend rien.
Et son cheval l’emporte à vive allure,
En n’empruntant jamais de mauvais chemin,
Mais toujours le meilleur et le plus direct ;
Il s’empresse si habilement que par aventure,
Il l’a conduit dans une lande.
Dans cette lande, il y avait un gué
Sur l’autre rive duquel se trouvait, tout armé,
Un chevalier qui en assurait la garde ;
Et celui-ci avait avec lui une demoiselle
Venue sur un palefroi.
Déjà l’heure de none avait sonné,
Pourtant, sans bouger et sans se lasser,
Le Chevalier reste enfermé dans sa méditation.
Le cheval voit la belle eau claire
Du gué - il avait très soif ;
Il court à l’eau dès qu’il la voit.
Et celui qui fut sur l’autre bord
S’écrie : "Chevalier, je garde
Le gué, et je vous en défends la traversée."
Ce dernier ne l’entend ni ne l’écoute,
Car son penser ne le lui permet pas ;
Toutefois, avec ardeur,
Le cheval s’élança à toute vitesse vers l’eau.
L’autre lui crie de se détourner.
Du gué, que ce sera prudent de sa part,
Car par là on ne trouve point de passage.
Et il jure sur le coeur qui bat dans sa poitrine
Qu’il le transpercera de sa lance s’il y met le pied.
Mais le Chevalier ne l’écoute point,
Et, pour la troisième fois, l’autre lui crie :
"Chevalier, n’entrez point dans le gué
Contre mon interdiction et contre ma volonté,
Car par mon chef je vous transpercerai de ma lance
Aussitôt que je vous verrai entrer dans le gué..."
Il pense toujours si fort qu’il ne l’entend pas,
Et soudain, le cheval
Saute dans l’eau, abandonnant le champ,
Et, en s’y adonnant à coeur joie, il commence à boire.
Et l’autre lui dit qu’il aura à le regretter :
Désormais aucun bouclier ne le protégera,
Ni le haubert qu’il a sur lui.
Alors il met son cheval au galop
Et, le poussant au galop le plus fort,
Il frappe au point de l’abattre,
Etendu à plat au milieu du gué,
Celui à qui il l’avait défendu,
Si bien que, d’un seul mouvement, s’envolèrent
Sa lance et le bouclier qu’il avait au cou.
Quand ce dernier se sent tout trempé, il sursaute ;
Tout effaré, il se remet debout,
Exactement comme quelqu’un qui se réveille,
Et il entend, voit et, étonné, se demande
Qui pourrait bien être celui qui l’a frappé.
C’est alors qu’il a vu le chevalier ;
Et il lui cria : "Vassal, pourquoi
M’avez-vous frappé, dites-le-moi,
Alors que je ne vous savais pas devant moi,
Et que je ne vous avais fait rien de mal ?
- Par ma foi, si, fait l’autre, vous l’aviez bien fait ;
Ne m’aviez-vous donc pas pris pour quelqu’un de méprisable
Lorsque je vous interdis la traversée du gué
A trois reprises, et vous l’annonçai
A grands cris, au plus fort que je pus ?
Vous m’avez entendu vous défier
Au moins, fait-il, deux fois ou trois,
Et pourtant vous y êtes entré contre mon gré ;
Je vous dis bien que je vous frapperais
Aussitôt que je vous verrais dans l’eau."
Le Chevalier répond alors :
"Maudit soit celui qui jamais vous entendit
Ou qui vous vit jamais, et que je le sois moi-même !
Il se peut bien que vous m’ayez interdit le gué,
Mais j’étais plongé dans mes pensées ;
Vous sauriez bien à quel point vous fîtes mal
Si seulement par le frein, d’une main,
Je pouvais vous tenir."
Et l’autre répond : "Que se passerait-il donc ?
Tu pourras me tenir tout de suite
Par le frein si tu oses m’y prendre.
Je n’accorde pas la valeur d’une bonne poignée de cendre
A ta menace ou à ton orgueil."
Et il répond : "Je ne cherche pas mieux :
Quoi qu’il en advienne,
Je voudrais déjà te tenir là où j’ai dit."
Le chevalier s’avance alors
Jusqu’au milieu du gué, et l’autre le saisit
Par la rêne de la main gauche,
Et de la main droite par la cuisse ;
Il le tient, le tire et le serre
Tellement fort que l’autre se plaint
Qu’il lui semble effectivement
Qu’on lui arrache du corps la cuisse ;
Et il le supplie de le laisser,
En disant : "Chevalier, s’il te plaît
Que nous nous combattions d’égal à égal,
Prends ton bouclier et ton cheval
Et ta lance, et joute avec moi."
L’autre répond : "Je ne le ferai point ; par ma foi,
Car je pense que tu t’enfuiras
Aussitôt que je t’aurai relâché."
Quand il l’entendit, il en éprouva une grande honte,
Et il lui dit de nouveau : "Chevalier, monte
Sur ton cheval sans inquiétude,
Et je te garantis fidèlement
Que je ne me sauverai ni ne m’enfuirai.
Tu m’as dit une chose honteuse, cela me contrarie."
Et celui-là lui répond une fois de plus :
"Donne-moi d’abord l’assurance de ta bonne foi :
Je veux que tu me jures
Que tu ne t’enfuiras ni ne te sauveras,
Et que tu ne me toucheras pas
Ni que tu ne t’approcheras de moi
Avant de me voir à cheval ;
J’aurai à ton égard fait preuve de grande bonté,
Vu que je te tiens en mon pouvoir, si je te relâche."
L’autre le lui jura, car il ne peut plus rien faire d’autre ;
Et lorsqu’il reçut la garantie nécessaire,
Il prend son bouclier et sa lance
Qui flottaient au milieu du gué
En aval, au fil de l’eau,
Et se trouvaient déjà bien loin ;
Puis il revient chercher son cheval.
Quant il l’eut pris et fut remonté en selle,
Il saisit le bouclier par les sangles
Et fixe la lance sur la matelassure de l’arçon,
Puis tous deux galopent l’un vers l’autre
Au plus fort qu’ils peuvent faire courir leurs chevaux.
Et celui qui dut défendre le gué
Attaque le premier son adversaire
Et le frappe si fort
Que sa lance d’un coup se met en pièces.
Et l’autre l’assène avec une telle violence qu’il l’envoie
Etendu au fond du gué
Si bien que l’eau se referme sur lui.
Ensuite il recule et descend de cheval,
Car il se jugeait fort capable
De confronter et de chasser devant lui cent hommes de cette espèce.
Du fourreau il tire son épée d’acier,
Et l’autre, en bondissant sur ses pieds, tire la sienne
Qui resplendissait, qui était bonne ;
Et ils en viennent au corps à corps ;
Les écus qui reluisent d’or,
Ils les tendent devant eux, et ils s’en couvrent ;
Ils font si bien travailler leurs épées
Que celles-ci ne s’arrêtent ni ne reposent jamais ;
Ils osent se donner des coups terribles,
Au point même que la bataille, en durant aussi longtemps,
Fait naître un sentiment de honte très grande dans le coeur
Du Chevalier de la Charrette,
Et il dit qu’il risque de rembourser bien mal
La dette contractée lorsqu’il s’est engagé sur ce chemin,
Vu qu’il a mis si longtemps
Pour venir à bout d’un seul chevalier.
S’il eût trouvé encore hier, en quelque vallon,
Une centaine d’hommes pareils, il ne croit ni ne pense
Qu’ils eussent pu se défendre contre lui,
Et il se sent bien triste et irrité
En voyant sa valeur tellement diminuée
Qu’il perd ses coups et gaspille sa journée.
Alors, il fonce sur l’autre et le presse
Si fort que celui-ci lui abandonne la partie et s’enfuit ;
Le gué - chose qui le contrarie beaucoup -
Et le passage, il les lui octroie.
Et ce dernier le pourchasse sans relâche
Jusqu’à ce qu’il tombe sur ses mains ;
Alors, celui de la charrette le rattrape
Et jure par toutes les choses visibles
Qu’il avait très mal agi en le faisant tomber dans le gué,
Et en coupant court de la sorte à sa méditation.
La demoiselle qu’avec lui
Le chevalier avait amenée
Entend et écoute ces menaces ;
Elle a très peur, et elle le supplie,
Par égard pour elle, de le libérer, de ne pas le tuer ;
Et il dit que sans faute il le tuera,
Que, pour elle, il ne lui est pas possible d’avoir pitié
De quelqu’un qui lui a fait subir un affront aussi honteux.
Il avance donc jusqu’à lui, l’épée toute prête ;
Et, épouvanté, l’autre dit :
"Pour Dieu et pour moi, accordez-lui
La grâce qu’elle implore et que je vous demande moi aussi."
Et il répond : "Que Dieu en soit témoin,
Jamais nul ne se comporta à mon égard si méchamment
Que, s’il invoquait Dieu en me demandant grâce,
Pour Dieu, et comme il est juste,
Je refusasse de la lui accorder une seule et unique fois.
J’aurais donc pitié aussi de toi,
Car je ne dois pas te la dénier,
Puisque tu me l’as demandée ;
Mais c’est à la condition que tu t’engages,
Là où je voudrai, à te constituer
Prisonnier, quand je t’en donnerai l’ordre."
L’autre donna sa parole, son chagrin reste bien fort.
De nouveau la demoiselle
Dit : "Chevalier noble et généreux,
Puisqu’il t’a demandé grâce
Et tu la lui as octroyée,
Si tu dois jamais libérer un prisonnier,
Libère ce prisonnier-ci ;
Laisse-le-moi franc de toute servitude de prison,
Et je te promets, en temps opportun,
Une récompense toute faite pour te plaire
Que je t’offrirai, dans la mesure de mes moyens."
Alors il la reconnut
Par les paroles qu’elle avait dites ;
Et il lui remet, libéré, le prisonnier,
Et elle en éprouve honte et détresse,
Car elle pensa qu’il l’avait reconnue -
Chose qu’elle ne souhaitait point.
Et il les quitte sur-le-champ,
Et tous deux, ils le recommandent
A Dieu en lui demandant congé.
Il le leur donne, puis il s’en va
Jusqu’à l’heure des vêpres quand il rencontra
Une demoiselle qui venait vers lui,
Très belle et très charmante,
Fort élégante et bien mise.
La demoiselle le salue
Comme une personne bien rangée et bien élevée,
Et il répond : "Que Dieu vous donne,
Demoiselle, santé et bonheur !"
Puis elle lui dit : "Sire, ma demeure,
Près d’ici, est prête pour vous recevoir,
Si vous voulez bien en profiter ;
Mais vous vous y hébergerez à condition
Seulement que vous vous couchiez avec moi ;
Je vous l’offre et présente sous cette réserve."
Nombreux sont ceux qui, pour ce cadeau-là,
Lui eussent rendu cinq cents mercis,
Mais lui s’en affligea,
Et a vite fait de lui répondre :
"Demoiselle, de votre hospitalité
Je vous remercie, car elle m’est précieuse,
Mais, s’il vous plaisait, quant au coucher,
Je m’en passerais fort bien.
- Dans ce cas, je ne ferai rien pour vous,
Fait la demoiselle, par mes yeux."
Et lui, voyant qu’il ne saurait obtenir mieux,
Lui octroie tout ce qu’elle veut ;
De cet octroi il a le coeur désolé,
Mais alors qu’à présent cela le blesse seulement,
Au moment du coucher il éprouvera une accablante détresse ;
Tourment et peine attendront
La demoiselle qui l’emmène :
Peut-être l’aime-t-elle tant
Qu’elle ne voudra point lui rendre sa liberté.
Comme il lui avait accordé
Son plaisir et sa volonté,
Elle le conduit dans une enceinte fortifiée
Dont la beauté n’avait de rivale d’ici en Thessalie,
Car elle était complètement entourée
De murs élevés et d’eau bien profonde ;
A l’intérieur, il n’y avait aucun homme
Hormis celui qu’elle y conduisait.
Elle y avait fait faire pour loger
Bon nombre de belles chambres
Et une vaste et riche salle.
En chevauchant le long d’une rivière,
Ils parviennent à cette demeure,
Et afin de leur livrer passage, on avait
Abaissé un pont-levis :
Ayant franchi le pont, ils sont entrés à l’intérieur.
Ils ont bien trouvé la salle ouverte,
Avec sa toiture couverte de tuiles :
Par la porte qu’ils ont trouvée ouverte
Ils y pénètrent, et voient
Une table couverte d’une nappe longue et large ;
Et l’on y avait apporté
Les mets, et disposé les chandelles
Toutes allumées dans leurs chandeliers,
Et des hanaps en argent doré,
Et deux pots, l’un rempli de vin de mûre

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