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Vers 1001 à 2000

, par

Et l’autre d’un vin blanc bien généreux.
Tout près de la table, au bout d’un banc,
Ils trouvèrent deux bassins tout pleins
D’eau chaude pour se laver les mains ;
Et de l’autre côté ils ont trouvé
Une serviette belle et blanche,
De tissu de qualité, pour s’essuyer les mains.
Là ils n’aperçurent
Ni valet, ni serveur, ni écuyer.
Le Chevalier ôte son écu
De son cou et le pend
A un croc ; il prend sa lance
Et la place en haut d’un porte-lance.
Il saute vite de son cheval
Et la demoiselle du sien.
Le Chevalier fut fort content
Qu’elle ne voulût pas attendre
Qu’il l’aidât à descendre.
Sitôt descendue,
Sans attendre ni demeurer,
Elle court à une chambre ;
Elle apporte un manteau court d’écarlate
Afin d’en vêtir le Chevalier.
La salle n’était point obscure,
Pourtant déjà les étoiles luisaient,
Mais il y avait là, allumées,
Tant de grosses chandelles torses
Que la clarté était grande.
Quand elle eut attaché à son cou
Le manteau, elle lui dit : "Ami,
Voici l’eau et la serviette :
Personne ne vous l’offre et présente,
Car ici vous ne voyez que moi.
Lavez vos mains et asseyez-vous
Dès qu’il vous plaira :
Comme vous pouvez le voir,
L’heure du repas est venue."
Le Chevalier lave ses mains et va s’asseoir
Fort volontiers,
Et la demoiselle s’assied près de lui.
Ils mangent et boivent tous deux,
Tant que leur repas fut terminé.
Quant ils se furent levés de table,
La demoiselle dit au Chevalier :
"Messire, allez là-dehors passer le temps,
Mais que cela ne vous ennuie,
Car vous n’avez qu’à attendre
Le moment que vous penserez
Que je pourrai être couchée.
Que rien donc ne vous déplaise d’ici là,
Car le moment voulu vous me rejoindrez
Afin de tenir votre promesse."
Et celui-ci lui répond : "Je la tiendrai,
Et retournerai
Lorsque je croirai le moment venu."
Il sort alors et reste dehors
Longtemps dans la cour,
Tant qu’il se sent obligé de rentrer ;
Soucieux de tenir sa promesse
Il retourne dans la salle,
Mais celle qui se dit son amie
Ne s’y trouve point.
Quand il ne la voit pas,
Il dit : "Où qu’elle soit,
Je vais la chercher et la retrouver."
Sans tarder davantage, le Chevalier,
Lié par sa promesse, cherche la demoiselle.
Il pénètre dans une chambre d’où il entend
Une jeune femme qui poussait des cris déchirants,
Et c’était celle même
Avec qui il avait promis de coucher.
Voyant ouverte la porte
D’une chambre voisine, il s’en approche
Et aperçoit dans l’autre pièce
La demoiselle. Un chevalier l’avait renversée
En travers d’un lit,
La robe retroussée très haut.
Croyant fermement
Que son hôte viendrait à son secours,
Elle criait bien fort : "Aide-moi, aide-moi,
Chevalier, toi qui es mon invité !
Si tu ne me débarrasses de cet individu,
Je ne trouverai personne pour le faire ;
Si tu ne me secours au plus tôt,
Il va me violer devant tes yeux.
Tu dois te coucher avec moi,
Selon ta promesse ;
Va-t-il donc faire sa volonté
De moi, en ta présence ?
Noble Chevalier, agis donc,
Secours-moi à l’instant !"
Lui, il voit que le truand
Maintenait la demoiselle
Retroussée jusqu’au nombril.
Il est indigné d’être témoin
De ce contact de chair contre chair,
Mais il n’en éprouve nulle jalousie
Ni l’émotion d’un mari trompé.
Mais deux chevaliers armés
Gardaient la porte,
L’épée à la main.
Derrière eux se dressaient quatre sergents,
Dont chacun tenait une hache
Capable de trancher en deux
Une vache à travers l’échine
Aussi aisément que la racine
D’un genévrier ou d’un genêt.
Le Chevalier s’arrête devant la porte
Et se dit : "Dieu ! que pourrai-je faire ?
Je suis parti à la recherche de la reine Guenièvre,
Une affaire d’une extrême importance.
Ce n’est pas le moment d’avoir peur,
Quand pour elle j’ai entrepris une telle quête.
Si Lâcheté me prête son coeur
Et si je me laisse dominer par elle,
Je n’atteindrai jamais mon but.
Je suis honni si je m’arrête ;
Mais quand je parle de ne pas avancer,
Je suis plein de mépris pour moi-même.
Une grande tristesse m’envahit,
Et j’éprouve honte et souffrance,
Au point que je voudrais mourir
Quand je me suis tant attardé.
Que Dieu jamais ne me pardonne,
Si l’orgueil me fait parler
Quand je dis préférer périr
Honorablement à vivre honteusement.
Si j’avais la voie libre,
Et si ces six adversaires me permettaient
De passer sans résistance,
Où serait mon mérite ?
Dans ce cas, l’homme le plus lâche du monde
Entrerait par la porte, j’en suis certain ;
Et j’entends cette malheureuse
Qui réclame sans arrêt mon aide
Et me rappelle ma promesse
Et me fait honte par ses reproches."
Il s’approche alors de la porte,
Avance à l’intérieur sa tête,
Et levant les yeux vers le plafond,
Il aperçoit deux épées qui descendent sur lui.
Il retire vivement sa tête,
Et les deux chevaliers ne purent retenir leurs coups.
Ils ont abattu les épées
Si violemment contre le sol
Qu’elles éclatèrent en morceaux.
Quand le Chevalier voit qu’elles sont brisées,
Il attache moins d’importance aux haches,
Qui lui semblent bien moins redoutables.
Il se lance parmi les sergents,
En en frappant l’un du coude et un autre de même.
Les deux plus proches de lui,
Il les heurte des coudes et des bras,
Si bien qu’il les projette contre terre ;
Le troisième ne l’atteint pas,
Mais le quatrième
Lui tranche son manteau,
Déchire sa chemise et sa chair,
Le blesse à l’épaule,
Assez pour que le sang coule.
Mais il ne ralentit pas ses efforts,
Et ne se plaint pas de sa blessure.
Au contraire, il allonge le pas
Et attrape par les tempes
Celui qui malmenait son hôtesse.
Il entend s’acquitter de sa promesse
Avant de s’en aller.
Qu’il le veuille ou non, il redresse l’agresseur ;
Et le sergent qui avait manqué son coup
Revient à la charge au plus tôt
Et lève sa hache de nouveau :
Il pense lui fendre la tête
De son arme jusqu’aux dents.
Celui qui bien savait se défendre
Se sert du chevalier agresseur comme d’un bouclier,
Et le sergent le frappe de sa hache
Là où l’épaule rejoint le cou,
Les séparant l’un de l’autre,
Et le Chevalier lui arrache
La hache des mains,
Mais relâche le blessé,
Car il lui fallait se défendre
Contre les deux chevaliers de la porte
Et trois porteurs de hache :
Tous les cinq l’attaquent férocement.
Lui saute d’un bond
Entre le lit et la paroi
Et s’écrie : "Allez-y, attaquez-moi !
Vous seriez trente et plus,
Dès que je suis ainsi protégé,
Vous aurez de quoi combattre,
Ne croyez pas me lasser."
Et la demoiselle, qui le regarde faire,
Annonce : "Par mes yeux ! ne craignez plus rien,
En ma compagnie."
Sur-le-champ elle renvoie
Chevaliers et sergents.
Eux s’en vont de là
Sans s’arrêter et sans dire mot.
Et la demoiselle reprend :
"Messire, vous m’avez bien défendue
Contre les gens de ma maison.
Venez-vous-en maintenant, je vous emmène."
Ils s’en vont dans la salle, se tenant par la main.
Mais cela ne plaisait guère au Chevalier,
Qui se serait fort bien passé d’elle.
Un lit était dressé dans la salle,
Dont les draps étaient bien propres,
Blancs, amples et doux au toucher.
Le matelas n’était ni bourré de paille hachée,
Ni d’un contact rugueux.
Comme couverture on avait étendu sur la couche
Deux étoffes de soie à ramages.
La demoiselle se couche,
Mais sans retirer sa chemise.
Le Chevalier comme au ralenti
Se déchausse et met ses jambes à nu.
Il transpire abondamment.
Cependant, la parole donnée
L’emporte sur son anxiété.
Est-ce donc force majeure ? Tout comme.
Il se trouve forcé
De se mettre au lit avec la demoiselle.
Parole donnée l’y pousse et convie.
Il se couche lentement,
Mais il ne retire pas sa chemise,
Pas plus qu’elle n’avait fait.
Il prend bien soin de ne pas la toucher,
Mais il s’écarte d’elle et, couché sur le dos,
Il garde le silence à l’instar
D’un frère convers à qui la parole est défendue,
Lorsqu’il est allongé sur son grabat ;
Il ne tourne pas davantage ses regards
Vers elle ou ailleurs.
Il se trouve incapable de lui faire bon visage.
Pourquoi donc ? Parce que son coeur s’y refuse,
Bien qu’elle fût belle et charmante.
Ce qui enchante tout un chacun,
Il ne le désire aucunement.
Le Chevalier n’a qu’un coeur,
Et même celui-là ne lui appartient plus,
Mais il l’a confié à autrui,
De sorte qu’il n’en dispose plus.
Amour, qui gouverne tous les coeurs,
Immobilise le sien en un seul lieu.
Tous les coeurs ? Non, seulement ceux qu’Amour estime.
Et celui que cette déesse daigne régenter
S’en doit estimer davantage.
Amour prisait le coeur du Chevalier
Au-dessus de tous les autres.
Et lui donnait une telle fermeté de propos
Que je me refuse à le blâmer.
S’il évite de faire ce qu’elle lui défend
Et se dirige dans la direction qu’elle désire.
La demoiselle voit bien et comprend
Que le Chevalier hait sa compagnie
Et s’en passerait volontiers,
Et qu’il ne va rien lui demander,
Puisqu’il ne cherche pas à mettre la main sur elle.
Elle lui dit alors : "Messire,
Ne vous fâchez pas si je vous quitte.
J’irai me coucher dans ma chambre,
Ce qui vous mettra à l’aise.
Je ne crois pas que ma compagnie
Et ma conversation vous plaisent.
Ne m’accusez pas d’impolitesse
Si je vous parle franchement.
Reposez-vous bien le reste de cette nuit,
car vous m’avez si bien tenu parole
Que je ne puis rien
Vous réclamer de plus
Que Dieu vous ait en sa garde !
Je vous quitte." Alors elle se lève ;
Le Chevalier ne ressent aucune tristesse,
Mais la laisse partir très volontiers,
Comme quelqu’un qui est entièrement attaché
A une autre qu’elle. La demoiselle s’en aperçoit bien
Et le constate ;
Elle pénètre dans sa chambre
Et se couche toute nue,
Tout en se disant :
"Depuis le moment où j’ai eu affaire
A des chevaliers, je n’en connus aucun à part celui-ci
Qui fût digne de mon estime, à part celui-ci,
Et valût le tiers d’un denier angevin.
En effet, je crois deviner
Qu’il se propose un but plus difficile
Et plus périlleux
Qu’aucun autre chevalier n’ait osé envisager,
Et Dieu permette qu’il en vienne à bout !"
Alors elle ferma les yeux et dormit
Jusqu’au lever du jour.
Dès l’aurore
La demoiselle s’éveille et se lève.
Le Chevalier, lui aussi, ouvre les yeux,
S’occupe de sa toilette
Et s’arme sans attendre l’aide d’un écuyer.
Son hôtesse le rejoint
Et voit qu’il est déjà équipé.
"Je vous souhaite le bonjour,"
Fait-elle, quand elle l’aborde.
"Demoiselle, je vous le souhaite également,"
Répond le Chevalier de son côté.
Il déclare qu’il est bien temps
Que l’on sorte son cheval de l’écurie.
La demoiselle le lui fait amener
Et dit : "Messire, je m’en irais
Avec vous un bon bout de chemin,
Si vous osiez m’emmener
Et m’escorter
Selon les us et coutumes
Qui furent établis bien avant nous
Au royaume de Logres."
(Les coutumes et franchises
Portaient en ce temps-là
Qu’une demoiselle ou une jeune fille,
Trouvée sans compagnon par un chevalier,
Devait être respectée par lui,
S’il tenait à conserver sa réputation ;
Autrement, il eût mieux fait de se trancher la gorge,
Car s’il lui faisait violence,
Pour toujours il était banni de tout cour.
Mais si la demoiselle était accompagnée, un chevalier
Autre que son compagnon, si l’envie l’en prenait,
Pouvait la lui disputer :
Si à main armée il l’avait conquise,
Il pouvait en faire sa volonté
Sans encourir blâme ni déshonneur.)
Voilà pourquoi la demoiselle dit
Que, si le Chevalier osait et voulait
L’escorter, selon cette coutume,
De sorte que nul ne pût lui nuire,
Elle s’en irait avec lui.
Il répondit : "Nul ne vous fera
De mal, je vous assure,
Avant de me malmener, moi.
- Alors, fait-elle, je pars avec vous."
Elle fait seller son palefroi :
On obéit sans délai à son ordre ;
Le palefroi fut sorti pour elle,
On sortit également le cheval du Chevalier.
Sans l’aide d’un écuyer, ils montent tous deux
Et s’en vont à vive allure.
Elle s’adresse à lui, mais il n’a cure
De tout ce qu’elle veut lui dire.
Il ne l’écoute pas :
Penser lui plaît, parler l’ennuie.
Amour bien souvent lui rouvre
La plaie que cette déesse lui a infligée.
Il n’applique aucun emplâtre sur sa blessure
Dans le but de la guérir,
Car le Chevalier ne désire ni ne veut
Recourir à remède ni à médecin,
A moins que sa plaie n’empire ;
Mais il y a une dame qu’il consulterait volontiers.
Les deux voyageurs chevauchèrent
Sans dévier de leur route,
Et arrivèrent enfin non loin d’une fontaine.
La fontaine jaillissait au milieu d’un pré,
Un bloc de pierre se trouvait tout près.
Sur celui-ci je ne sais qui
Avait oublié
Un peigne en ivoire doré.
Depuis le temps d’Ysoré,
Nul, sage ni fou, n’en vit de si beau.
Celle qui s’était peignée avec
Avait laissé aux dents du peigne
Bien une demi-poignée de ses cheveux.
Quand la demoiselle aperçoit
La fontaine et voit le bloc de pierre,
Elle ne tient pas à ce que Chevalier les voie,
Et prend un autre chemin.
Celui qui se délecte et repaît
De pensers qui lui plaisent
Ne remarque pas immédiatement
Que la demoiselle le fait sortir de sa route ;
Mais dès qu’il s’en aperçoit,
Il craint d’être victime de quelque ruse de sa part,
Car il croit qu’elle s’écarte
Et sort du bon chemin
Pour éviter quelque péril.
"Holà ! demoiselle, fait-il,
Vous vous trompez de chemin, venez par ici !
Je ne pense pas qu’on prenne la bonne direction
En s’écartant de ce chemin-ci.
- Messire, nous avancerons mieux par là,
Fait la demoiselle, j’en suis sûre."
Et lui répond : "Je ne suis pas sûr
De ce que vous pouvez penser, demoiselle,
Mais vous voyez bien
Que nous sommes sur le bon chemin, le chemin battu.
Du moment que je m’y suis engagé,
Je ne vais pas prendre une autre direction.
S’il vous plaît, venez par ici,
Car je ne changerai pas de route."
Alors ils continuent leur chemin
Jusqu’au bloc de pierre, et ils voient le peigne.
"Certes, autant qu’il m’en souvienne,
Fait le Chevalier, jamais je ne vis
De peigne aussi beau que celui que je vois ici.
- Donnez-le-moi, dit-elle.
- Volontiers, demoiselle," dit-il
Et alors il se penche et le ramasse.
Lorsqu’il l’eut en main ; très longuement
Il le regarde et contemple les cheveux,
Et elle commence à sourire.
Quand il la voit sourire, il lui demande
De lui dire pourquoi elle a souri.
La demoiselle répond : "N’insistez pas,
Je n’ai pas l’intention pour l’instant de vous le dire.
- Pourquoi pas ? fait-il - Je n’y tiens pas."
Et quand le Chevalier l’entend, il la conjure
En homme certain
Qu’un ami doit répondre aux questions d’une amie,
Et une amie à celles d’un ami.
"S’il existe quelqu’un que vous aimez de tout coeur,
Demoiselle, au nom de cette personne,
Je vous requiers, conjure et prie
De ne plus garder le silence.
- Certes, votre requête est des plus pressantes,
Fait-elle, je me résous donc à vous répondre.
Je ne vous mentirai en rien.
Ce peigne, si jamais je fus bien renseignée,
Appartint à la reine, ça j’en suis sûre.
Croyez-moi quand je vous assure
Que les cheveux que vous voyez
Si beaux, si blonds, si étincelants,
Qui restent accrochés aux dents du peigne,
Viennent de la chevelure de la reine :
Ils ne poussèrent dans nul autre pré."
Et le Chevalier dit : "Certes,
Il y a bien des reines et bien des rois ;
Mais de quelle reine voulez-vous parler ?"
Et la demoiselle lui dit : "Messire,
Il s’agit de la femme du roi Artur."
Quand son interlocuteur l’entendit,
Il fut pris de faiblesse
Et dut s’appuyer
Sur l’arçon de sa selle.
Et lorsque la demoiselle le vit,
Elle fut remplie d’étonnement,
Et pensa qu’il allait tomber de cheval.
Si elle eut peur, ne l’en blâmez pas,
Car elle crut qu’il perdait connaissance.
Et quand tout est dit,
Il s’en fallait de bien peu qu’il ne s’évanouît,
Car il ressentait au coeur une douleur
Si grande que parole et couleur
Lui furent dérobées pendant un bon moment.
La demoiselle saute à bas de sa monture
Et court tant qu’elle peut
Pour lui porter secours,
Car elle ne tenait pour rien au monde
A le voir tomber à terre.
Quand le Chevalier la vit venir, il eut honte
Et lui dit : "Pour quelle raison
Venez-vous près de moi ?"
Ne croyez pas que la demoiselle
Lui avoue la vraie raison :
Il en aurait rougi de honte
Et aurait été blessé au vif,
Si elle lui avait dit la vérité ;
Elle s’est donc bien gardée de la révéler,
Et répondit avec beaucoup de tact :
"Messire, je suis venue chercher le peigne,
Pour cela je suis descendue à terre ;
Je suis si désireuse de l’avoir en main,
Que je n’ai pu attendre davantage."
Le Chevalier, qui veut bien qu’elle ait le peigne,
Le lui donne, mais pas avant d’en avoir retiré les cheveux
Si doucement qu’il n’en rompt aucun.
Jamais yeux ne verront
Honorer un objet
Comme il se met à révérer les cheveux ;
Bien cent mille fois il les applique
Contre ses yeux, contre sa bouche,
Contre son front et son visage :
Leur contact le plonge dans l’extase.
Les cheveux de la reine sont pour lui bonheur et richesse :
Sur sa poitrine, près du coeur, il les place
Entre chemise et chair.
Il ne les aurait pas échangés contre un chariot
Chargé d’émeraudes et d’escarboucles.
Il ne pense pas que les ulcères
Ou tout autre mal puissent désormais l’atteindre ;
Il dédaigne maintenant le diamargareton,
La pleüriche, la thériaque
Et les prières à saint Martin et saint Jacques,
Car en ces cheveux il a tant confiance
Qu’il n’a besoin d’autre aide.
Mais au juste, quel est l’attrait des cheveux ?
On me tiendra pour un menteur ou pour un fou
Si je dis la vérité :
Quand la foire du Lendit bat son plein
Et qu’il y a le plus de marchandises,
Le Chevalier refuserait le tout,
C’est certain, en échange
De la découverte des cheveux.
Et si vous voulez que je vous explique pourquoi,
De l’or cent mille fois raffiné
Et puis autant de fois refondu
Paraîtrait aussi peu brillant que la nuit
Par rapport au plus beau jour
Que nous ayons eu de tout cet été
A qui verrait un tel or
Et voudrait le comparer aux cheveux de la reine.
Mais à quoi bon m’attarder davantage là-dessus ?
La demoiselle remonte prestement en selle
Avec le peigne qu’elle emporte,
Et le Chevalier se réjouit
Des cheveux pressés contre sa poitrine.
Après la plaine ils arrivent à une forêt
Où ils suivent une allée
Qui devient de plus en plus étroite,
Au point qu’ils doivent chevaucher l’un après l’autre,
Car il était impossible d’y mener
Deux chevaux de front.
La demoiselle s’en va tout droit
Devant son invité de la veille.
Là où l’allée s’était le plus rétrécie
Ils voient venir un chevalier.
La demoiselle aussitôt,
De si loin qu’elle le vit,
L’a reconnu et dit à son compagnon :
"Sire Chevalier, voyez-vous,
Celui qui vient vers nous
Tout armé et prêt à combattre ?
Il pense m’emmener d’ici sur l’heure.
Sans résistance de votre part.
Je suis certaine que telle est son idée.
Il est amoureux de moi en fou qu’il est :
Lui-même, ou par ses messagers,
Depuis très longtemps me prie de l’aimer,
Mais je ne lui accorderai pas mon amour,
Car pour rien au monde je ne pourrais l’aimer.
Que Dieu me soit en aide, je préfère me tuer
Plutôt que de répondre à son amour.
Je sais qu’il ressent en ce moment
Une joie qui le comble d’aise,
Comme si déjà il m’avait en sa possession.
Mais je vais voir ce que vous allez faire ;
Maintenant vous allez me montrer si vous êtes brave,
Maintenant je verrai clairement
Si vous saurez me protéger,
Si vous êtes digne d’être mon gardien.
Dans l’affirmative, je dirai sans avoir à mentir.
Que vous êtes un preux, un chevalier de grande valeur."
Et lui répond : "Allez, allez donc !"
Ces mots ont le même sens pour lui
Que s’il avait dit : "Peu m’importe,
Vous avez tort de vous inquiéter
Et de dire ce que vous venez de débiter."
Pendant qu’ils discouraient,
Le chevalier qui venait seul vers eux
S’approchait rapidement.
S’il se hâtait
C’est qu’il croyait
Avoir une excellente raison de se presser,
Car il se tient pour fortuné
Quand il voit l’être qu’il aime le plus.
Dès qu’il s’est suffisamment approché,
Il la salue de tout coeur
Et dit : "Celle que je désire le plus,
Dont j’ai le moins de plaisir et le plus de souffrance,
Soit la bienvenue, d’où qu’elle vienne !"
Ce serait manquer aux bienséances
Si la demoiselle se montrait si avare de mots
Qu’elle ne rendît son salut au soupirant,
Au moins du bout des lèvres.
Lui est ravi
De ce salut de la demoiselle
Qui n’a pas sali sa bouche
Et qui ne lui a rien coûté.
Et le soupirant, s’il avait fini à l’instant
De triompher de ses adversaires dans un tournoi,
N’aurait pas eu autant d’estime pour lui-même ;
Il ne penserait pas avoir conquis
Autant d’honneur ou de considération.
Sa confiance en lui-même s’étant encore accrue,
Il empoigne le frein du palefroi
Et dit : "Je vais vous emmener avec moi.
Ha ! j’ai bien mené ma barque,
Puisque me voilà arrivé à bon port.
Maintenant me voilà débarrassé de ma guigne.
De péril en mer je suis parvenu au rivage,
De grande souffrance à joie,
De maladie à pleine santé.
Maintenant j’ai tout ce que je désire,
Quand je vous retrouve en une situation telle
Que je puis vous emmener avec moi
Sans encourir de honte."
La demoiselle répondit : "Vous parlez en pure perte,
Car je suis escortée par le Chevalier que voilà.
- Certes, c’est piètre escorte,
Puisque je vous emmène avec moi.
Je pense que votre Chevalier
Aurait plus tôt fait de manger un muid de sel
Que de vous défendre contre moi ;
Je suis sûr qu’il n’y a pas de chevalier
Qui puisse vous défendre contre moi.
Et quand je vous retrouve si à-propos,
Je vous emmènerai à sa barbe,
Qu’il lui en cuise ou non,
Et même s’il vous défend de son mieux."
Le Chevalier reste calme
En dépit de ce qu’il s’entend dire,
Et sans sarcasmes et sans rodomontade,
Il prend le parti de la demoiselle.
"Messire, dit-il, pas si vite !
Ne proférez pas de vaines paroles ;
Mais montrez plus de mesure en ce que vous dites.
Vos droits seront respectés
A condition que vous en ayez.
C’est sous ma protection, j’entends que vous le sachiez,
Que la demoiselle est venue en ces lieux.
Laissez-la tranquille, vous l’avez trop retenue.
Pour l’instant elle n’a rien à craindre de vous."
Et l’autre proclame qu’il se laisserait brûler à petit feu
Plutôt que de ne pas emmener la jeune femme.
Le Chevalier dit alors : "J’aurais bien tort
De vous permettre de l’emmener.
Je suis prêt à vous combattre, sachez-le,
Mais si nous voulons vraiment
Combattre l’un contre l’autre, nous ne pourrions
Le faire dans cet étroit chemin.
Mais poussons jusqu’à quelque route,
Quelque pré ou quelque lande."
Le soupirant répond qu’il ne demande pas mieux,
Disant : "Certes, je suis d’accord :
Vous n’avez pas tort,
Car ce chemin est trop étroit ;
Mon cheval est si mal à l’aise
Que je crains qu’il ne se brise la cuisse
Quand je tâcherai de lui faire faire demi-tour."
Il y parvient à grand-peine
Et sans blesser son cheval,
Ni lui infliger de mal.
"Certes, dit-il, je regrette vivement.
Que nous ne nous soyons rencontrés
En un lieu plus dégagé et devant des spectateurs ;
J’aurais aimé que l’on eût vu
Lequel de nous deux aurait frappé les plus beaux coups.
Venez donc, allons chercher un tel lieu :
Nous trouverons près d’ici un terrain
Etendu, libre d’obstacles."
Ils s’en vont jusqu’à une prairie.
En celle-ci se trouvaient des jeunes filles,
Des chevaliers et des demoiselles
Qui jouaient à plusieurs jeux,
Car le lieu était beau et y conviait.
Les uns jouaient à des jeux sérieux,
Au trictrac, aux échecs,
Aux dés, au double-six,
Egalement à la mine.
A de tels jeux le plus grand nombre jouaient ;
Les autres s’amusaient
Comme font les très jeunes
A danser des rondes,
A chanter, à sauter,
A gambader et à lutter.
Un chevalier d’un certain âge
Se trouvait de l’autre côté du pré,
Assis sur un cheval d’Espagne jaune-brun
Dont le harnais et la selle étaient dorés ;
Lui était grisonnant.
Il avait une main au côté
Pour se donner une apparence désinvolte ;
A cause du beau temps il était en chemise.
Il regardait les joueurs et les danseurs,
Un manteau court sur les épaules,
D’étoffe fine ornée d’authentique petit-gris.
Pas loin de lui, le long d’un sentier,
Plus de vingt hommes armés
Se tenaient sur leurs chevaux irlandais
Aussitôt que parurent les trois survenants,
Joueurs et danseurs cessèrent jeux et ébats,
Criant à haute voix à travers la prairie :
"Regardez, regardez le Chevalier
Qui fut voituré en charrette !
Que nul d’entre nous ne songe
A jouer tant qu’il sera présent.
Maudit soit qui cherche à jouer,
Et maudit qui s’avisera
De jouer tant qu’il sera ici."
Cependant voilà que vint se camper
Devant le vieux chevalier son fils -
Celui qui aimait la demoiselle
Et qui déjà l’appelait sienne.
"Messire, dit-il, je suis rempli de joie,
Et qui veut savoir pourquoi, qu’il m’écoute :
Dieu vient de m’accorder la personne
Que j’ai toujours désirée le plus ;
S’il m’avait donné une couronne de roi,
Il ne m’aurait pas tant donné,
Ni ne lui aurais-je su si bon gré,
Et je n’aurais pas tant gagné,
Comme je le fais avec le gain que voilà.
- Je ne sais si ce gain t’appartient vraiment,"
Répond le chevalier à son fils.
Immédiatement celui-ci s’exclame :
"Vous ne le savez ? Ne le voyez-vous pas,
Messire ? Je vous jure qu’il n’en faut douter,
Quand vous voyez bien qu’elle est en mon pouvoir ;
Dans la forêt d’où je viens
Je l’ai rencontrée qui cheminait.
Je crois que Dieu me l’a amenée,
Et je m’en suis emparé comme d’une chose mienne.
- Je ne suis pas sûr qu’y consente,
Celui que je vois s’avancer derrière toi ;
Il pourrait bien te la disputer, je crois."
Tandis qu’ils échangeaient ces paroles,
Les rondes avaient cessé ;
A cause du Chevalier que les jeunes gens virent,
Ils ne voulurent plus jouer ni s’amuser,
Tant il leur déplaisait.
Mais, sans perdre de temps, le Chevalier
Qui suivait de près la jeune femme,
Eleva la voix et dit : "Laissez la demoiselle aller,
Chevalier, car vous n’avez aucun droit sur elle !
Si vous osez toucher à elle,
Sur l’heure je la défendrai contre vous."
Alors le vieux chevalier dit à son fils :
"J’en étais bien sûr,
Beau fils, ne la retiens pas davantage,
Laisse aller la demoiselle."
Cette parole fut loin de plaire au jeune homme ;
Il jure qu’il ne rendrait pas la demoiselle,
Disant : "Que jamais Dieu ne m’accorde
De faveur, si je la lui rends !
Je la tiens et continuerai à la tenir
Comme une vassale qui m’est inféodée.
La bretelle et les brides de mon écu
Auront été rompues
Et j’aurai perdu toute confiance
En ma force et mes armes,
Mon épée et ma lance
Avant de lui abandonner mon amie."
Et le père répondit : "Je ne te permettrai pas
De combattre malgré tout ce que tu pourras dire.
Tu te fies trop en ta prouesse ;
Fais plutôt ce que je te recommande."
Le fils en proie à son orgueil réplique : "Comment !
Suis-je donc un enfant à qui on peut faire peur ?
J’ai le droit de soutenir
Que par tout ce monde qu’entoure la mer
Il n’y a chevalier parmi tous ceux qui existent
Si preux que je lui abandonne mon amie,
Ni tel que je ne le rendisse
Rapidement recréant."
Le père dit : "D’accord, beau fils,
Du moins tu en es convaincu,
Tellement tu te fies en ta vaillance ;
Je n’accepterai aucunement
Que tu entreprennes un combat avec ce Chevalier."
Le jeune homme répond : "Que je sois honni
Si je vous écoute.
Le diable emporte celui qui suivra vos conseils
Et qui se rendra coupable de lâcheté.
Moi, j’entends combattre avec la dernière énergie.
Il est bien vrai qu’on fait mal ses affaires
En famille : mieux vaut marchander ailleurs ;
Aucun doute, vous voulez me duper.
Je sais bien qu’avec des inconnus
_Je réussirais bien mieux.
Quelqu’un qui ne me connaîtrait pas
Ne s’opposerait pas à ma décision,
Et vous, vous la combattez et vous vous y opposez.
Je suis d’autant plus désireux d’agir
Que vous m’avez critiqué ;
Car, comme vous le savez, celui qui reprend
Homme ou femme
Ne fait qu’attiser et enflammer son vouloir.
Mais si je renonce le moins du monde à ce que je médite,
Que Dieu ne m’accorde jamais de bonheur
Je vais me battre malgré vous
- Par saint Pierre l’apôtre,
Fait le père, je vois bien maintenant
Que mes prières resteront sans résultat.
C’est en vain que je te fais la leçon ;
Mais j’aurais tôt fait de te créer
Une situation telle que malgré toi
Tu seras obligé de m’obéir,
Car tu vas te trouver sous ma coupe."
Il appelle à lui maintenant
Les chevaliers postés près du sentier
Et leur commande d’empoigner
Ce fils qu’il sermonne en vain.
"Je le ferai ligoter, leur dit-il,
Plutôt que de lui permettre de combattre.
Vous êtes tous, tant que vous êtes, mes hommes
Et me devez fidélité :
Au nom de tout ce que vous me devez,
Je vous prie et commande tout à la fois.
Il agit follement, à mon avis.
Son grand orgueil en est cause,
Quand il refuse de m’obéir."
Ils répondent qu’ils s’empareront de lui,
Et qu’après ça ils l’empêcheront
De donner suite à sa décision
De combattre. Il lui faudra,
Qu’il le veuille ou non, abandonner la demoiselle.
Tous à la fois s’emparent de lui,
En le prenant par les bras et la nuque.
"Te voilà obligé de reconnaître ta folie,
Fait le père, tu es en mesure de comprendre les choses :
Maintenant tu n’as ni la force ni le pouvoir
De combattre ou de jouter,
Quel que soit ton déplaisir,
Que ça t’ennuie ou te fasse souffrir.
Accorde-moi ce qui me plaît et m’arrange,
Tu agiras alors en homme sage.
Et sais-tu ce que je propose de faire ?
Pour amoindrir ta déconvenue,
Nous suivrons tous deux, si tu veux bien,
Le Chevalier aujourd’hui et demain,
Par bois et à travers champs,
Chacun sur son cheval qui court l’amble.
Nous le trouverons peut-être
De tel comportement et de telle sorte
Que je te permettrai de te mesurer avec lui
Et de combattre tant que tu voudras."
Alors le jeune homme a dit oui,
Bien à contre-coeur, puisqu’il y est forcé ;
En personne qui ne peut faire mieux,
Il promet d’être patient,
Mais c’est à condition qu’ils suivent le Chevalier.
Quand ils voient le tour que prennent les choses,
Les spectateurs épars dans le pré.
Se disent tous : "Vous avez vu ?
Celui qui fut dans la charrette
Jouit d’une telle considération
Qu’il emmène avec lui l’amie du fils
De notre seigneur, et celui-ci ne s’y oppose pas.
Reconnaissons
Qu’il doit percevoir dans ce Chevalier un mérite
Suffisant pour lui permettre d’emmener la demoiselle.
Que soit maudit cent fois qui pour lui désormais
S’abstiendra de jouer !
Retournons donc nous amuser." Alors ils recommencent
Leurs jeux, leurs rondes et leurs danses.
Sans perdre de temps le Chevalier s’en va,
Et s’éloigne de la prairie des joueurs ;
La demoiselle ne reste pas en arrière,
Mais accompagne le Chevalier.
Tous deux se hâtent ;
Père et fils les suivent de loin
A travers un pré récemment fauché ;
Ils chevauchent jusqu’à la neuvième heure
Et découvrent en un très beau site
Un monastère et, à côté du choeur,
Un cimetière entouré d’un mur.
Le Chevalier ne se comporte pas en rustre ni en sot,
Mais, ayant mis pied à terre,
Il entra dans le moutier pour prier Dieu.
La demoiselle tint son cheval par la bride
En attendant son retour.
Quand il eut achevé sa prière
Et comme il revenait en arrière,
Il vit un moine fort vieux
Qui venait à sa rencontre.
Arrivé près de lui, il le prie
Très poliment de lui dire
Ce qui se trouvait derrière le mur.
Et le moine lui répond
Que c’était un cimetière. Le Chevalier lui dit :
"Menez-y moi, et que Dieu vous protège !
- Volontiers, messire." Et il l’y conduit.
Le Chevalier après le moine
Pénètre dans le cimetière. Il y voit les plus beaux tombeaux
Qu’on pourrait trouver d’ici jusqu’au pays de Dombes,
Et de là jusqu’à Pampelune.
Sur chacun était gravé un nom
Servant à désigner
Celui qui un jour y serait couché.
Et le Chevalier se mit à lire en silence
Les épitaphes une à une.
Il déchiffra : "Ici reposera Gauvain,
Ici Louis, ici Yvain."
Plus loin il a lu les noms
De bien d’autres chevaliers émérites,
Les meilleurs et les plus connus,
De cette terre et d’ailleurs.
Parmi ces tombes-là il en trouve une
En marbre, qui semble récente,
Surpassant toutes les autres en richesse et en beauté.
Le Chevalier demande au moine :
"Les tombes qui sont ici
A quoi servent-elles ?" Et celui-ci répond :
"Vous avez vu les inscriptions ;
Si vous les avez déchiffrées,
Vous comprenez leur sens
Et la destination des tombeaux.
- Et celui-là, plus somptueux que les autres,
A quoi sert-il ?" L’ermite répond :
"Je vais vous le dire.
C’est un monument qui surpasse
Tous ceux qu’on a construits ;
De si somptueux et de si bien élaboré
Personne n’en a jamais vu, ni moi, ni un autre.
Il est beau au dehors, et au dedans encore plus ;
Mais n’allez pas vous imaginer
Que vous pourrez en voir l’intérieur,
Ce serait perdre votre temps.
Il faudrait bien sept hommes
Grands et forts
Pour ouvrir ce tombeau,
Pour en soulever la dalle.
Sachez, c’est chose certaine,
Qu’on aurait besoin pour y parvenir de sept hommes
Plus forts que vous et moi ne sommes.
Son inscription porte :
"Celui qui soulèvera
Tout seul la lame
Délivrera ceux et celles
Qui sont prisonniers en la terre
Dont nul ne sort, serf ni gentilhomme,
A moins d’y être né ;
Jusqu’à maintenant aucun prisonnier n’est retourné chez lui.
Les gens d’ailleurs se trouvent en prison,
Mais ceux du pays vont et viennent,
Entrent et sortent comme ils veulent."
Immédiatement le Chevalier
Empoigne la dalle tombale et la soulève
Sans le moindre effort,
Plus aisément que dix hommes ne l’auraient fait,
En faisant appel à toute leur force.
Le moine fut stupéfait ;
Pour un peu il serait tombé à la renverse
A la vue de ce prodige,
Car il ne s’attendait pas
A en voir de semblable au cours de sa vie.
"Messire, dit-il, j’ai grande envie
De connaître votre nom.
Pourriez-vous me le dire ? - Non,
Fit le Chevalier, absolument pas.
- Certes, dit le moine, je le regrette fort.
Mais si vous me l’appreniez,
Ce serait agir courtoisement,
Et vous pourriez en être récompensé.
Qui êtes-vous et de quel pays ?
- Je suis chevalier, comme vous pouvez le voir,
Et je suis né au royaume de Logres.
Que cela vous suffise.
Et vous, s’il vous plaît, dites-moi de nouveau
Qui reposera dans ce tombeau ?
- Messire, ce sera celui qui libérera
Tous ceux qui sont pris comme dans un piège
Au royaume dont nul n’échappe."
Et quand le moine a fini de parler,
Le Chevalier le recommande
A Dieu et à tous ses saints.
Alors, au plus vite qu’il put,
Il revint à la demoiselle,
Accompagné hors de l’église
Par le moine aux cheveux blancs.
Les voyageurs parviennent à la route.
Tandis que la demoiselle remonte en selle,
Le moine lui raconte
Ce que le Chevalier avait accompli au cimetière.
Il lui demanda de lui dire son nom
Si elle le savait,
Avec une telle insistance qu’elle lui avoua
Ne pas le connaître, mais être quand même
En mesure de lui assurer
Qu’il n’a pas son égal comme chevalier
En toute l’étendue où soufflent les quatre vents.
Puis la demoiselle se sépare du moine
Et se presse de rejoindre le Chevalier.
Maintenant les deux qui les suivent de loin
Arrivent et trouvent
Le moine seul devant son église.
Le vieux chevalier sans armure
Lui dit : "Messire, avez-vous aperçu
Un Chevalier escortant
Une demoiselle ? Dites-le-nous.
- Je n’éprouve aucune difficulté, répond le moine,
A vous conter ce qu’il en est.
A l’instant ils viennent de s’en aller.
Le Chevalier fut ici
Et a accompli un exploit merveilleux
En soulevant tout seul la dalle
Recouvrant la grande tombe en marbre,
Sans le moindre effort.
Il projette de délivrer la reine,
Et il parviendra sans doute à la délivrer,
Elle et les autres captifs.
Vous êtes au courant,
Vous qui avez souvent lu
L’inscription sur la dalle.
Certes, jamais ne naquit,
Ni ne s’assit en selle
Homme qui valût ce Chevalier."
Le vieux chevalier dit alors à son fils :
"Fils, que t’en semble ? L’auteur d’une telle action,
N’est-il pas un homme d’une force exceptionnelle ?
Maintenant tu sais bien qui a eu tort ;
Tu sais bien si ce fut toi ou moi.
Je ne voudrais pas pour la ville d’Amiens
Que tu te fusses battu contre lui.
Tu as néanmoins beaucoup résisté

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