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05- Lancelot au château du Graal

, par

Lancelot s’est remis en route. Il a chevauché à travers de hautes futaies, rencontré nombre de demeures et d’ermitages, mais le conte ne fait pas mention de tous les lieux où il s’est arrêté. Il sortit enfin de la forêt et se trouva dans une magnifique prairie remplie de fleurs, à travers laquelle courait une grande rivière très large et très claire ; la forêt s’étendait de part et d’autre, mais entre la rivière et la forêt se trouvait de chaque côté une prairie de vastes dimensions. Lancelot aperçut devant lui sur la rivière un homme dans un grand bateau ; il était accompagné de trois chevaliers âgés aux cheveux blancs et d’une demoiselle : celle-ci, lui sembla-t-il, tenait sur son sein la tête d’un chevalier qui était étendu sur un coussin de soie, protégé par une couverture d’hermine. Une autre demoiselle était assise à ses pieds. Au milieu de l’embarcation se tenait un chevalier qui pêchait avec un hameçon dont l’extrémité semblait être en or, et les poissons qu’il attrapait étaient de belle taille. Un petit bateau sui­vait l’embarcation, dans lequel le chevalier mettait ses prises. Lance­lot s’approcha de la rive aussi vite qu’il le put ; il salua les chevaliers et les demoiselles, et ceux-ci lui rendirent son salut fort aimable­ment.
 Seigneurs, demanda Lancelot, y a-t-il près d’ici un château ou quelque demeure ?
 Oui, seigneur, répondirent-ils, de l’autre côté de cette mon­tagne ; c’est un beau et puissant château, et cette rivière court tout autour.
 Et à qui appartient ce château, seigneurs ?
 Au Roi Pêcheur, seigneur ; les bons chevaliers s’y arrêtent quand ils arrivent dans ce pays, mais il y en a qui y ont été accueillis et dont le maître du château aurait des raisons de se plaindre !

Les chevaliers reprennent leur route sur la rivière, et Lancelot continue de chevaucher jusqu’au pied d’une montagne, où il trouve un ermitage à côté d’une source. II se dit que, puisqu’il doit se rendre dans cette noble et magnifique demeure où apparaît le Graal, il saisira l’occasion pour se confesser à l’ermite du lieu. Ainsi fit-il, après avoir mis pied à terre ; il avoua tous ses péchés et dit à l’ermite qu’il éprouvait du repentir pour tous, sauf un ; l’ermite lui demanda quel était ce péché, dont il ne voulait se repentir.
 Il me semble, répondit Lancelot, que c’est le plus doux et le plus beau péché que j’aie jamais commis. - Cher seigneur, dit l’ermite, les péchés sont doux à faire, mais le prix à payer en est amer ; il n’est aucun péché qui soit beau ni aimable, ils sont tous aussi laids les uns que les autres.
 Seigneur, dit Lancelot, ce péché que ma bouche va vous avouer, mon coeur ne peut s’en repentir. J’aime ma suzeraine, qui est reine, plus qu’aucune femme au monde, et celui qui l’a pour épouse est l’un des meilleurs rois du monde. Ce désir me semble si noble et si bénéfique que je ne puis y renoncer, et il est si profondément enraciné. dans mon ceeur qu’il ne peut s’en arracher. Ce que j’ai de meilleur en moi me vient de cet amour.
 Ah, pécheur perdu sans recours, s’exclama l’ermite, qu’avez ­vous dit ? Aucun bien ne peut venir de la luxure qui ne finisse par coûter très cher. Vous êtes traître à votre seigneur d’ici-bas et cri­minel envers le Sauveur. Des sept péchés capitaux, vous vous êtes rendu coupable de l’un des plus graves ; le plaisir que vous en avez est trompeur, vous le paierez très cher si vous pe vous en repentez rapidement.
 Seigneur, dit Lancelot, cela, je n’avais jamais accepté de l’avouer à personne.
 C’est pire encore, dit l’ermite. Il y a longtemps que vous auriez dû vous en confesser et y renoncer tout aussitôt, car aussi longtemps que vous persévérerez, vous serez l’ennemi du Sauveur.
 Ah, seigneur, dit Lancelot, il y a en elle tant de beauté, de noblesse, de sagesse et de courtoisie que celui qu’elle accepterait d’aimer ne pourrait renoncer à cet amour.
 Elle est d’autant plus blâmable, et vous aussi, dit l’ermite, qu’elle est plus belle et plus noble ; chez des êtres sans grandeur, la faute est moins grave que chez ceux de grande valeur ; en outre, cette reine est bénie et sacrée, et dès le début elle fut vouée’ à Dieu. Or voici qu’elle s’est donnée au diable par amour pour vous, et vous pour elle. Seigneur, môn cher `ami, renoncez à cette ’folie dans laquelle vous vous êtes lancé, repentez-vous de ce péché, et je prie­rai chaque jour pour vous Notre-Seigneur, afin que, si votre confes­sion et votre repentir sont sincères, il vous pardonne ce péché dans lequel vous avez persévéré de la même façon qu’il a pardonné sa mort à celui qui l’avait frappé de la lance au côté ; et j’en prendrai sur moi la pénitence.
 Seigneur, répondit Lancelot, je vous. suis reconnaissant d’inter­céder auprès de Dieu. Je n’ai nullement le désir de renoncer,,et je ne veux pas prononcer des paroles avec lesquelles mon ceeur ne s’ac­corde pas. J’accepte d’accomplir la pénitence : qu’exige un tel péché, aussi lourde soit-elle, car je désire servir ma dame la reine aussi long­temps qu’il lui plaira m’accorder sa bienveillance. Je l’aime si pro­fondément que je souhaite que jamais ne me vienne le désir de renoncer à l’aimer, et Dieu est si bon. et si compatissant, s’il faut en croire les hommes de religion, qu’il aura pitié de nous, en voyant que jamais je n’ai été déloyal envers elle,’ni elle envers moi.
 Ah, mon cher ami, dit l’ermite., tout ce que je pourrais vous dire ne servirait à rien ; que Dieu fasse naître en elle, et en vous éga­lement, la volonté de complaire à Notre Sauveur et de sauver vos âmes ; mais je veux simplement vous dire que ; si jamais vous vous arrêtez au château du Roi Pêcheur, le Graal, vous ne le verrez pas, à cause du péché mortel que vous portez dans votre coeur.
 Que Dieu et Sa tendre Mère fassent. de’ moi selon leur volonté, répondit Lancelot.
 Qu’il en soit ainsi, dit l’ermite ; c’est mon souhait.

Lancelot prit congé, remonta à cheval et quitta l’ermitage. Le soir approchait, et il se dit qu’il était temps de trouver un abri pour la nuit. II aperçut alors devant lui le château du Roi Pêcheur ; les ponts lui paraissent larges et aisés, ils ne lui font pas du tout la même impression qu’à messire Gauvain. Il examine la magnifique porte à l’entrée, où se trouvé représenté le Christ en Croix, et voit deux lions qui gardent l’entrée. Lancelot se dit que messire Gauvain était bien passé entre les lions, et qu’il ferait de même. Il se dirigea vers la porte, et les lions, qui étaient enchaînés, dressèrent les oreilles sans le quitter des yeux ; Lancelot passa entre eux sans ressentir la moindre crainte. Ils ne lui firent aucun mal. Il quitta sa monture devant l’édifice principal et, tout armé, monta l’escalier. Deux che­valiers âgés vinrent vers lui et l’accueillirent très chaleureusement, puis ils le firent asseoir sur un lit qui se trouvait au milieu de la salle, et ordonnèrent à deux serviteurs de lui ôter ses armes. Deux jeunes filles lui apportèrent un superbe habit qu’elles lui firent revêtir. Lan­celot contemplait la splendeur des lieux : il n’y avait partout repré­sentés que des saints ou des saintes, et la salle était ornée en plu­sieurs endroits de tentures de soie. Les deux chevaliers le con­duisirent ensuite devant le Riche Roi Pêcheur, dans une très belle chambre où il reposait. Il trouva le roi étendu sur un lit si magni­fiquement installé qu’il n’en avait jamais vu de plus beau ; il y avait une jeune fille à son chevet, et une autre à ses pieds.

Lancelot le salua très respectueusement, et le roi lui répondit avec l’affabilité d’un noble et saint homme. Il y avait dans cette pièce une clarté si intense qu’il semblait que les rayons du soleil y pénétraient de toutes parts ; pourtant il faisait nuit noire, et Lancelot n’aperce­vait là aucune chandelle allumée.
 Seigneur, lui dit le Roi Pêcheur ; pouvez-vous me donner des nouvelles du fils de ma sueur, qui est le fils également de Julain le Gros des Vaux de Camaalot, et qu’on appelle Perlesvaus ?
 Seigneur, répondit Lancelot, je l’ai vu il n’y a pas longtemps chez son oncle le Roi Ermite.
On m’a dit, seigneur, que c’est un très bon chevalier.
 C’est le meilleur chevalier du monde, seigneur, répondit Lan­celot. J’ai eu moi-même l’occasion d’éprouver sa valeur et sa bra­voure, car il m’a infligé une cruelle blessure avant que nous ayons pu nous reconnaître.
 Et quel est votre nom ? demanda le roi.
 Seigneur, je me nomme Lancelot du Lac, et je suis le fils de Ban de Benoic.
 Ah, s’exclama le roi, vous appartenez à notre lignée ! Il serait normal que vous soyez bon chevalier, et je pense que vous l’êtes, si j’en crois ce que l’on rapporte sur vous. Lancelot, reprit-il, venez dans la chapelle où repose le Très Saint Graal, qui s’est montré à deux chevaliers qui sont venus au château. Je ne connais pas le nom du premier, mais je n’ai jamais vu personne d’aussi paisible et d’aussi silencieux, et qui plus que lui eût l’allure d’un bon chevalier. C’est à cause de lui que j’ai été saisi de langueur. Le second, ce fut messire Gauvain.
 Seigneur, dit Lancelot, le premier, c’était Perlesvaus, votre neveu !
 Ah, dit le Roi pêcheur, êtes-vous certain de ce que vous dites ?
 Oui, seigneur, c’est vrai ; et je suis bien placé pour le savoir.
 Ah, Dieu, dit le roi, pourquoi ne l’ai-je pas su alors ? C’est à cause de lui que j’ai été ainsi saisi de langueur, et si j’avais su alors que c’était lui, je serais à présent en pleine possession de mon corps et de mes membres. Je vous en prie instamment, quand vous le ver­rez, dites-lui de venir me voir avant que je meure, et d’aller au secours de sa mère dont on tue les soldats et à qui l’on enlève ses terres, et lui seul peut lui permettre de les récupérer ; sa sueur est partie à sa recherche à travers tous les royaumes.
 Seigneur, dit Lancelot, je lui ferai volontiers votre message si je le rencontre quelque part, mais il n’est pas facile de le trouver, car il se dissimule de différentes manières, et cache son nom en beau­coup de circonstances.

Le Roi Pêcheur était très content d’avoir eu des nouvelles de son neveu, et il traita Lancelot avec les plus grands égards : Les cheva­liers le conduisirent dans la grande salle et l’installèrent à une table d’ivoire ; une fois qu’ils-eurent lavé leurs mains, on disposa sur la table une superbe vaisselle d’or et d’argent, et l’on servit des mets magnifiques et de la viande de cerf et de sanglier ; mais l’histoire dit bien que le Graal ne se montra pas lors de ce repas. Certes, Lancelot était bien l’un des trois meilleurs chevaliers du monde, mais il était coupable d’aimer la reine et de ne point s’en repentir ; et en effet, elle occupait toutes ses pensées, et il ne pouvait détacher d’elle’ son ceeur. Une fois le repas achevé, ils se levèrent de table. Deux jeunes filles aidèrent Lancelot à se coucher ; elles l’installèrent dans un lit magnifique et restèrent auprès de lui jusqu’au moment où il s’endor­mit. Le lendemain matin, il se leva dès qu’il aperçut le jour, alla entendre la messe, puis prit congé du Roi Pêcheur, des chevaliers et des demoiselles ; il quitta le château en passant à nouveau entre les deux lions, et pria Dieu qu’il lui accorde de revoir bientôt la reine, car c’était là son plus cher désir.

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