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Rencontre d’Hannibal et de Scipion

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Rencontre d’Hannibal et de Scipion

Déjà Hannibal était à Hadrumète, il n’accorda que peu de jours à ses soldats pour se remettre des fatigues de la traversée. Les nouvelles alarmantes qu’on lui apportait sur l’occupation de tous les alentours de Carthage par l’armée ennemie le décidèrent à se porter rapidement vers Zama. Cette ville est à cinq journées de Carthage. Les éclaireurs qu’il envoya de là reconnaître le pays furent pris par les avant-postes romains et conduits à Scipion. Celui-ci les confia aux tribuns des soldats, les engagea à tout visiter sans crainte et les fit promener dans le camp partout où ils voulaient. Puis, après s’être informé s’ils avaient tout observé à leur aise, il leur donna une escorte et les fit reconduire vers Hannibal.

Tous les renseignements que reçut le Carthaginois n’étaient pas faits pour le rassurer ; il venait d’apprendre aussi que Masinissa était arrivé le jour même avec six mille hommes d’infanterie et quatre mille chevaux ; la confiance de l’ennemi, qui ne lui paraissait que trop fondée, le frappait surtout. Aussi, bien qu’il fût lui-même cause de cette guerre, bien que son arrivée eût rompu la trêve et détruit tout espoir de traiter, il pensa qu’en demandant la paix, lorsque ses forces étaient encore intactes et qu’il n’avait pas été vaincu, il pourrait obtenir de meilleures conditions. Il envoya donc un messager à Scipion, pour solliciter une entrevue. Je n’ai aucune raison pour avancer s’il fit la chose de son propre mouvement, ou si l’ordre lui en fut donné par les magistrats de Carthage. Valérius Antias rapporte que, vaincu par Scipion dans un premier combat, où il eut douze mille hommes tués et mille sept cents faits prisonniers, il se rendit comme ambassadeur, avec dix autres personnages, au camp de Scipion. Au reste, Scipion consentit à l’entrevue ; et les deux généraux, de concert, rapprochèrent leurs camps, afin de s’aboucher plus facilement. Scipion prit aux environs de la ville de Naraggara une position d’ailleurs avantageuse et qui présentait des facilités pour faire de l’eau en deçà de la portée du trait. Hannibal s’établit à quatre milles de là sur une hauteur, également sûre et avantageuse, sinon qu’elle était éloignée de l’eau. On choisit entre les deux camps un endroit qui se voyait de partout, afin de rendre toute surprise impossible.

Discours d’Hannibal

Laissant chacun leur escorte à pareille distance, et ne gardant que leur interprète, les deux généraux entrèrent en conférence. C’étaient les premiers capitaines non seulement de leur siècle, mais aussi de tous les temps ; ils pouvaient être comparés aux plus grands rois, aux plus grands généraux de toutes les nations. Lorsqu’ils furent en présence l’un de l’autre, ils restèrent un instant comme interdits par l’admiration mutuelle qu’ils s’inspiraient, et gardèrent le silence. Hannibal le premier prit la parole :

"Puisque les destins ont voulu qu’Hannibal, après avoir commencé les hostilités contre le peuple romain, après avoir eu tant de fois la victoire entre les mains, se décidât à venir demander la paix, je m’applaudis du hasard qui m’adresse à vous plutôt qu’à un autre. Vous aussi, parmi tous vos titres de gloire, vous pourrez compter comme un des principaux d’avoir vu Hannibal, à qui les dieux ont donné de vaincre tant de généraux romains, reculer devant vous seul, et d’avoir terminé cette guerre signalée par vos défaites avant de l’être par les nôtres. Encore un des caprices les plus bizarres de la fortune ! Votre père était consul quand je pris les armes ; c’est le premier général romain avec lequel j’en sois venu aux mains ; et c’est à son fils que je viens, désarmé, demander la paix. Il eût été à souhaiter que les dieux eussent inspiré à nos pères assez de modération pour se contenter, les vôtres, de l’empire de l’Italie, les nôtres, de celui de l’Afrique. La Sicile et la Sardaigne valent-elles pour vous toutes ces flottes, toutes ces armées, tous ces généraux illustres qu’elles vous ont coûtés ? Mais oublions le passé ; on peut le blâmer plutôt que le refaire.

À force de convoiter le bien d’autrui, nous avons mis nos propres possessions en péril, et nous avons eu la guerre, vous, en Italie, nous, en Afrique : mais vous avez vu, vous, presque à vos portes et sur vos remparts, les enseignes et les armes des ennemis ; nous, nous entendons de Carthage le bruit du camp romain. L’objet de nos plus cruelles alarmes, celui de vos plus ardents désirs, est atteint : c’est de votre côté qu’est la fortune au moment où la paix se traite ; et nous qui traitons, nous avons le plus grand intérêt à la conclure, et nous sommes assurés que tous nos actes seront ratifiés par nos républiques. Il ne nous faut qu’un esprit assez calme pour ne pas repousser des dispositions pacifiques. Pour moi, qui rentre vieillard dans cette patrie que j’ai quittée enfant, à mon âge, mes succès, mes revers m’ont appris à préférer les calculs de la raison aux inspirations de la fortune. Mais votre jeunesse et le bonheur qui n’a cessé de vous accompagner me font craindre que vous ne soyez trop fier pour adopter des résolutions pacifiques. On ne songe pas volontiers à l’inconstance de la fortune, quand on n’a jamais été trompé par elle. Ce que j’étais à Trasimène, à Cannes, vous l’êtes aujourd’hui. Élevé au commandement quand vous aviez à peine l’âge de service, vous avez tout commencé avec une rare audace : la fortune ne l’a pas trahie un seul instant. En vengeant la mort d’un père et d’un oncle, vous avez trouvé, dans les désastres mêmes de votre famille, l’occasion de faire briller d’un vif éclat votre valeur et votre piété filiale. L’Espagne était perdue : vous l’avez reconquise en chassant de cette province quatre armées carthaginoises. Créé consul dans un moment où tous les Romains découragés renonçaient à défendre l’Italie, vous êtes passé en Afrique : là vous avez détruit deux armées, vous avez pris à la même heure et brûlé deux camps ; vous avez fait prisonnier Syphax, ce roi si puissant ; vous avez enlevé nombre de villes à sa domination et à notre empire ; enfin, lorsque après seize ans je me croyais sûr de la possession de l’Italie, vous m’en avez arraché. Par goût, vous pouvez préférer la victoire à la paix. Je connais ces caractères qui tiennent plus à l’honneur qu’à l’intérêt ; et moi aussi j’ai eu autrefois les mêmes illusions. Que si les dieux, avec la bonne fortune, nous donnaient aussi la sagesse, nous songerions à la fois, et aux événements accomplis, et aux événements possibles. Vous avez en moi, sans parler des autres, un exemple frappant des vicissitudes humaines. Vous m’avez vu naguère campé entre l’Anio et votre ville porter mes étendards jusqu’au pied des remparts de Rome ; aujourd’hui vous me voyez, pleurant la mort de mes deux frères, ces guerriers aussi intrépides qu’illustres capitaines, arrêté sous les murs de ma patrie presque assiégée, vous conjurer d’épargner à ma ville la terreur que j’ai portée dans la vôtre.
Plus la fortune vous élève, moins vous devez vous y fier. En nous donnant la paix au milieu du cours de vos prospérités et quand nous avons tout à craindre, vous vous montrez généreux, vous vous honorez ; nous qui la demandons, nous subissons une nécessité. Une paix certaine est meilleure et plus sûre qu’une victoire qu’on espère : l’une est entre vos mains, l’autre au pouvoir des dieux. Ne livrez pas aux chances d’une heure de combat un bonheur de tant d’années. Si vous pensez à vos forces, n’oubliez pas non plus la puissance de la fortune et les chances de la guerre. Des deux côtés il y aura du fer et des bras ; les événements ne sont jamais moins sûrs que dans une bataille. Ce qu’un succès ajouterait de gloire à celle que vous pouvez dès à présent vous assurer en accordant la paix ne vaut pas ce que vous en ôterait un revers. Les trophées que vous avez conquis, ceux que vous espérez, peuvent être renversés par le hasard d’un moment. En faisant la paix, vous êtes maître de votre destinée, Publius Cornélius : autrement il faudra accepter le sort que les dieux vous donneront. Marcus Atilius Régulus aurait été cité comme un exemple bien rare de bonheur et de vaillance sur cette terre, s’il eût voulu, après la victoire, accorder la paix à la demande de nos pères. Il ne sut pas mettre des bornes à sa prospérité, ni retenir l’essor de sa fortune, et plus son élévation avait été glorieuse, plus sa chute fut humiliante.

Sans doute c’est à celui qui donne la paix, et non à celui qui la demande, d’en régler les conditions ; mais peut-être ne sommes-nous pas indignes de prononcer nous-mêmes sur notre châtiment. Nous ne nous refusons pas à ce que tous les pays qui ont été cause de la guerre restent sous votre domination, c’est-à-dire la Sicile, la Sardaigne et toutes les îles de la mer qui séparent l’Afrique de l’Italie. Nous autres Carthaginois, nous nous renfermerons dans les limites de l’Afrique ; nous vous verrons, puisque telle est la volonté des dieux, gouverner sur terre et sur mer les pays mêmes encore indépendants de vos lois.

J’avoue que le peu de sincérité que nous avons mis à demander naguère ou à attendre la paix doit vous rendre suspecte la foi punique. Mais le nom de ceux qui demandent la paix, Scipion, doit être une garantie de l’observation fidèle du traité. Votre sénat lui-même, à ce que j’ai ouï dire, n’a pas eu d’autre raison pour nous la refuser que le peu de dignité de notre ambassade. Aujourd’hui c’est Hannibal, c’est moi qui la demande ; je ne la demanderais pas si je ne la croyais utile, et je la maintiendrai par les mêmes motifs d’intérêt qui me la font demander. Après avoir commencé cette guerre, je n’ai rien négligé pour qu’on n’en eût pas de regret, du moins tant que les dieux ne m’ont pas retiré leur protection. Eh bien ! je ferai mes efforts pour que la paix que j’aurai procurée ne laisse non plus de regret à personne".

Réponse de Scipion

À ce discours le général répondit à peu près en ces termes :

"Je n’ignorais pas, Hannibal, que l’espérance de vous voir arriver avait seule poussé les Carthaginois à rompre et la trêve qu’ils avaient jurée et la paix qui se préparait. Vous ne cherchez pas vous-même à le dissimuler, quand des conditions précédemment établies pour la paix vous retranchez tout, excepté ce qui est depuis longtemps en notre pouvoir. Au reste, autant vous avez à coeur de faire sentir à vos concitoyens combien votre arrivée les soulage, autant je dois veiller à ce que la suppression des articles qu’ils ont consentis précédemment ne devienne pas aujourd’hui le prix de leur perfidie. Vous ne les méritez seulement pas, ces premières conditions ; et vous voudriez encore tirer parti de votre mauvaise foi ! Ce n’est pas pour la Sicile que nos pères ont fait la première guerre, ni pour l’Espagne que nous avons fait la seconde. Alors c’était le péril des Mamertins nos alliés ; aujourd’hui c’est la ruine de Sagonte ; c’est toujours une cause juste et sacrée qui nous met les armes à la main. Vous avez été les agresseurs, vous l’avouez, Hannibal, et les dieux m’en sont témoins, les dieux qui, dans la première guerre, ont fait triompher le bon droit et la justice, comme ils les font et les feront triompher encore cette fois. Pour ce qui me concerne, je connais la faiblesse de l’homme, je songe à la puissance de la fortune, et je sais que toutes nos actions sont subordonnées à mille chances diverses.
Au reste, j’aurais pu m’avouer coupable de présomption et de violence, si, avant de passer en Afrique, vous voyant quitter volontairement l’Italie et venir à moi, vos troupes déjà embarquées, pour demander la paix, j’eusse repoussé vos offres ; mais aujourd’hui que la bataille est déjà presque engagée, que, malgré vos résistances et vos tergiversations, je vous ai attiré en Afrique, je ne vous dois aucun ménagement.
Ainsi donc, si aux conventions qui semblaient devoir servir de base à la paix vous ajoutez une réparation convenable pour l’attaque de nos vaisseaux et de nos convois, et pour l’attentat commis sur nos députés en pleine trêve, j’en pourrai référer au conseil. Si vous trouvez ces premières clauses mêmes trop onéreuses, préparez-vous à la guerre, puisque vous n’avez pu supporter la paix."

La paix ne se fit pas ; la conférence fut rompue, et les deux généraux retournèrent vers leur escorte, annonçant que le pourparler n’avait eu aucun résultat ; qu’il fallait décider la querelle par les armes, et attendre son sort de la volonté des dieux.


Eugène Lasserre, Tite-Live, Histoire romaine, t. IV, Paris, Garnier, 1937

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