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César arrete les Helvetes

, par

Les Helvètes. Plans ambitieux d’Orgétorix. Sa mort

Orgétorix était, chez les Helvètes, le premier par sa naissance et par ses richesses. Sous le consulat de M. Messala et de M. Pison, cet homme, poussé par l’ambition, conjura avec la noblesse et engagea les habitants à sortir du pays avec toutes leurs forces ; il leur dit que, l’emportant par le courage sur tous les peuples de la Gaule, ils la soumettraient aisément tout entière à leur empire. Il eut d’autant moins de peine à les persuader que les Helvètes sont de toutes parts resserrés par la nature des lieux ; d’un côté par le Rhin, fleuve très large et très profond, qui sépare leur territoire de la Germanie, d’un autre par le Jura, haute montagne qui s’élève entre la Séquanie et l’Helvétie ; d’un troisième côté, par le lac Léman et le Rhône qui sépare cette dernière de notre Province. Il résultait de cette position qu’ils ne pouvaient ni s’étendre au loin, ni porter facilement la guerre chez leurs voisins ; et c’était une cause de vive affliction pour des hommes belliqueux. Leur population nombreuse, et la gloire qu’ils acquéraient dans la guerre par leur courage, leur faisaient regarder comme étroites des limites qui avaient deux cent quarante milles de long sur cent quatre-vingts milles de large.

Poussés par ces motifs et entraînés par l’ascendant d’Orgétorix, ils commencent à tout disposer pour le départ, rassemblent un grand nombre de bêtes de somme et de chariots, ensemencent toutes leurs terres, afin de s’assurer des vivres dans leur marche et renouvellent avec leurs voisins les traités de paix et d’alliance. Ils pensèrent que deux ans leur suffiraient pour ces préparatifs ; et une loi fixa le départ à la troisième année. Orgétorix est choisi pour présider à l’entreprise. Envoyé en qualité de député vers les cités voisines, sur sa route, il engage le Séquanais Casticos, fils de Catamantaloédis, et dont le père avait longtemps régné en Séquanie et avait reçu du peuple romain le titre d’ami, à reprendre sur ses concitoyens l’autorité suprême, précédemment exercée par son père. Il inspire le même dessein à l’Héduen Dumnorix, frère de Diviciacos, qui tenait alors le premier rang dans la cité et était très aimé du peuple ; il lui donne sa fille en mariage. (6) Il leur démontre la facilité du succès de leurs efforts ; devant lui-même s’emparer du pouvoir chez les Helvètes, et ce peuple étant le plus considérable de toute la Gaule, il les aidera de ses forces et de son armée pour leur assurer l’autorité souveraine. (8) Persuadés par ces discours, ils se lient sous la foi du serment. : ils espéraient qu’une fois maîtres du pouvoir, au moyen de cette ligue des trois peuples les plus puissants et les plus braves, ils soumettraient la Gaule entière.

Ce projet fut dénoncé aux Helvètes ; et, selon leurs coutumes, Orgétorix fut mis dans les fers pour répondre à l’accusation. Le supplice du condamné devait être celui du feu. (2) Au jour fixé pour le procès, Orgétorix fit paraître au tribunal tous ceux qui lui étaient attachés, au nombre de dix mille hommes ; il y réunit aussi tous ses clients et ses débiteurs dont la foule était grande : secondé par eux, il put se soustraire au jugement. Les citoyens, indignés de cette conduite, voulaient maintenir leur droit par les armes, et les magistrats rassemblaient la population des campagnes, lorsque Orgétorix mourut. Il y a lieu de penser, selon l’opinion des Helvètes, qu’il se donna lui-même la mort.

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Préparatifs d’émigration des Helvètes

Cet événement ne ralentit pas l’ardeur des Helvètes pour l’exécution de leur projet d’invasion. Lorsqu’ils se croient suffisamment préparés, ils incendient toutes leurs villes au nombre de douze, leurs bourgs au nombre de quatre cents et toutes les habitations particulières ; ils brûlent tout le blé qu’ils ne peuvent emporter, afin que, ne conservant aucun espoir de retour, ils s’offrent plus hardiment aux périls. Chacun reçoit l’ordre de se pourvoir de vivres pour trois mois. Ils persuadent aux Rauraques, aux Tulinges et aux Latobices, leurs voisins, de livrer aux flammes leurs villes et leurs bourgs, et de partir avec eux. Ils associent à leur projet et s’adjoignent les Boïens qui s’étaient établis au-delà du Rhin, dans le Norique, après avoir pris Noréia.

Il n’y avait absolument que deux chemins par lesquels ils pussent sortir de leur pays : l’un par la Séquanie, étroit et difficile, entre le Jura et le Rhône, où pouvait à peine passer un chariot ; il était dominé par une haute montagne, et une faible troupe suffisait pour en défendre l’entrée ; l’autre, à travers notre Province, plus aisé et plus court, en ce que le Rhône, qui sépare les terres des Helvètes de celles des Allobroges, nouvellement soumis, est guéable en plusieurs endroits, et que la dernière ville des Allobroges. Genève, est la plus rapprochée de l’Helvétie, avec laquelle elle communique par un pont. Ils crurent qu’ils persuaderaient facilement aux Allobroges, qui ne paraissaient pas encore bien fermement attachés au peuple romain, de leur permettre de traverser leur territoire, ou qu’ils les y contraindraient par la force. Tout étant prêt pour le départ, ils fixent le jour où l’on doit se réunir sur la rive du Rhône. Ce jour était le 5 avant les calendes d’avril, sous le consulat de L. Pison et de A. Gabinius.

César s’apprête à leur barrer le passage

César, apprenant qu’ils se disposent à passer par notre Province, part aussitôt de Rome, se rend à grandes journées dans la Gaule ultérieure et arrive à Genève. Il ordonne de lever dans toute la province le plus de soldats qu’elle peut fournir (il n’y avait qu’une légion dans la Gaule ultérieure), et fait rompre le pont de Genève. Les Helvètes, avertis de son arrivée, députent vers lui les plus nobles de leur cité, à la tête desquels étaient Namméios et Verucloétios, pour dire qu’ils avaient l’intention de traverser la province, sans y commettre le moindre dommage, n’y ayant pour eux aucun autre chemin, qu’ils le priaient d’y donner son consentement. César, se rappelant que les Helvètes avaient tué le consul L. Cassius et repoussé son armée qu’ils avaient fait passer sous le joug, ne crut pas devoir leur accorder cette demande. Il ne pensait pas que des hommes pleins d’inimitié pussent, s’ils obtenaient la permission de traverser la province, s’abstenir de violences et de désordres. Cependant, pour laisser aux troupes qu’il avait. commandées le temps de se réunir, il répondit aux députés qu’il y réfléchirait, et que, s’ils voulaient connaître sa résolution, ils eussent à revenir aux ides d’avril.

Dans cet intervalle, César, avec la légion qu’il avait avec lui et les troupes qui arrivaient de la Province, éleva, depuis le lac Léman, que traverse le Rhône, jusqu’au mont Jura, qui sépare la Séquanie de l’Helvétie, un rempart de dix- neuf mille pas de longueur et de seize pieds de haut : un fossé y fut joint. Ce travail achevé, il établit des postes, fortifie des positions, pour repousser plus facilement les Helvètes, s’ils voulaient passer contre son gré. Dès que le jour qu’il avait assigné à leurs députés fut arrivé, ceux-ci revinrent auprès de lui. Il leur déclara que les usages et l’exemple du peuple romain lui défendaient d’accorder le passage à travers la Province, et que, s’ils tentaient de le forcer, il s’y opposerait. Les Helvètes, déçus dans cette espérance, essaient de passer le Rhône, les uns sur des barques jointes ensemble et sur des radeaux faits dans ce dessein, les autres à gué, à l’endroit où le fleuve a le moins de profondeur, quelquefois le jour, plus souvent la nuit. Arrêtés par le rempart, par le nombre et par les armes de nos soldats, ils renoncent à cette tentative.

Ils traversent le pays des Séquanes. Mesures de César
Il leur restait un chemin par la Séquanie, mais si étroit qu’ils ne pouvaient le traverser malgré les habitants. N’espérant pas en obtenir la permission par eux-mêmes, ils envoient des députés à l’Héduen Dumnorix, pour le prier de la demander aux Séquanes. Dumnorix, puissant chez eux par son crédit et par ses largesses, était en outre l’ami des Helvètes, à cause de son mariage avec la fille de leur concitoyen Orgétorix. Excité d’ailleurs par le désir de régner, il aimait les innovations, et voulait s’attacher par des services un grand nombre de cités. Il consentit donc à ce qu’on lui demandait, et obtint des Séquanes que les Helvètes traverseraient leur territoire : on se donna mutuellement des otages ; les Séquanes s’engagèrent à ne point s’opposer au passage des Helvètes, et ceux-ci à l’effectuer sans violences ni dégâts.

On rapporte à César que les Helvètes ont le projet de traverser les terres des Séquanes et des Héduens, pour se diriger vers celles des Santons, peu distantes de Toulouse, ville située dans la province romaine. II comprit que, si cela arrivait, cette province serait exposée à un grand péril, ayant pour voisins, dans un pays fertile et découvert, des hommes belliqueux, ennemis du peuple romain. Il confie donc à son lieutenant T. Labiénus la garde du retranchement qu’il avait élevé. Pour lui, il va en Italie à grandes journées, y lève deux légions, en tire trois de leurs quartiers d’hiver, aux environs d’Aquilée, et prend par les Alpes le plus court chemin de 1a Gaule ultérieure, à la tête de ces cinq légions. Là, les Ceutrons, les Graïocèles et les Caturiges, qui s’étaient emparés des hauteurs, veulent arrêter la marche de son armée. II les repousse dans plusieurs combats, et se rend, en sept journées, d’Océlum, dernière place de la province citérieure, au territoire des Voconces, dans la province ultérieure ; de là il conduit ses troupes dans le pays des Allobroges, puis chez les Ségusiaves. C’est le premier peuple hors de la province, au-delà du Rhône.

Déjà les Helvètes avaient franchi les défilés et le pays des Séquanes ; et, arrivés dans celui des Héduens, ils en ravageaient les terres. Ceux-ci, trop faibles pour défendre contre eux leurs personnes et leurs biens, députent vers César, pour lui demander du secours : "Dans toutes les circonstances, ils avaient trop bien mérité du peuple romain pour qu’on laissât, presque à la vue de notre armée, dévaster leurs champs, emmener leurs enfants en servitude, prendre leurs villes. Dans le même temps, les Ambarres, amis et alliés des Héduens, informent également César que leur territoire est ravagé et qu’ils peuvent à peine garantir leurs villes de la fureur de leurs ennemis. Enfin les Allobroges, qui avaient des bourgs et des terres au-delà du Rhône, viennent se réfugier auprès de lui, et lui déclarent qu’il ne leur reste rien que le sol de leurs champs. César, déterminé par ce concours de plaintes, crut ne devoir pas attendre que tous les pays des alliés fussent ruinés, et les Helvètes arrivés jusque dans celui des Santons.

Les Helvètes passent la Saône. Défaite des Tigurins

La Saône est une rivière dont le cours, entre les terres des Héduens et celles des Séquanes et jusqu’au Rhône, est si paisible que l’oeil ne peut en distinguer la direction. Les Helvètes la passaient sur des radeaux et des barques jointes ensemble. César, averti par ses éclaireurs que les trois quarts de l’armée helvète avaient déjà traversé la Saône, et que le reste était sur l’autre rive, part de son camp, à la troisième veille, avec trois légions, et atteint ceux qui n’avaient pas encore effectué leur passage. Il les surprend en désordre, les attaque à l’improviste et en tue un grand nombre. Les autres prennent la fuite, et vont se cacher dans les forêts voisines. Ils appartenaient au canton des Tigurins ; car tout le territoire de l’Helvétie est divisé en quatre cantons. C’étaient ceux de ce canton qui, dans une excursion du temps de nos pères, avaient tué le consul L. Cassius et fait passer son armée sous le joug. Ainsi, soit effet du hasard, soit par la volonté des dieux immortels, cette partie des citoyens de l’Helvétie, qui avait fait éprouver une si grande perte au peuple romain, fut la première à en porter la peine. César trouva aussi dans cette vengeance publique l’occasion d’une vengeance personnelle ; car l’aïeul de son beau-père, L. Pison, lieutenant de Cassius, avait été tué avec lui par les Tigurins, dans la même bataille.

Ambassade de Divico

(1) Après ce combat, César, afin de poursuivre le reste des Helvètes, fait jeter un pont sur la Saône et la traverse avec son armée. Ceux-ci, effrayés de son arrivée soudaine, et voyant qu’il lui avait suffi d’un seul jour pour ce passage qu’ils avaient eu beaucoup de peine à effectuer en vingt jours, lui envoient des députés ; à la tête de cette députation était Divico, qui commandait les Helvètes à la défaite de Cassius. Il dit à César que, "si le peuple romain faisait la paix avec eux, ils se rendraient et s’établiraient dans les lieux que leur aurait assignés sa volonté ; mais que, s’il persistait à leur faire la guerre, il eût à se rappeler l’échec passé de l’armée romaine et l’antique valeur des Helvètes ; que pour s’être jeté à l’improviste sur un seul canton, lorsque leurs compagnons, qui avaient passé la rivière, ne pouvaient lui porter secours, il ne devait nullement attribuer cet avantage à son courage, ni concevoir du mépris pour eux ; qu’ils avaient appris de leurs pères et de leurs ancêtres à se fier à leur valeur plutôt qu’à la ruse et que d’avoir recours aux embuscades ; qu’il prît donc garde que ce lieu où ils se trouvaient, marqué par le désastre des Romains et la destruction de leur armée, n’en tirât son nom et n’en transmit le souvenir à la postérité."

À ce discours César répondit "qu’il était loin d’avoir oublié les choses que lui rappelaient les députés helvètes, et que son ressentiment en était d’autant plus vif que les Romains avaient moins mérité leur malheur ; (2) que s’ils eussent pu se douter de quelque injure, il leur était facile de se tenir sur leurs gardes ; mais qu’ils avaient été surpris parce que, n’ayant rien fait qui dût leur inspirer des craintes, ils ne pouvaient en concevoir sans motif. Quand même César voudrait bien oublier cette ancienne injure, pourrait-il aussi effacer de son souvenir celles qui étaient récentes ; les efforts qu’ils avaient faits pour traverser malgré lui la province romaine, et leurs ravages chez les Héduens, chez les Ambarres, chez les Allobroges ? L’insolente vanité qu’ils tiraient de leur victoire, et leur étonnement de voir leurs outrages si longtemps impunis, lui démontraient que les dieux immortels, afin de rendre, par un revers subit, un châtiment plus terrible, accordent souvent à ceux-là même qu’ils veulent punir des succès passagers et une plus longue impunité. Quoi qu’il en soit, s’ils lui livrent des otages comme garants de leurs promesses, et s’ils donnent aux Héduens, à leurs alliés et aux Allobroges, satisfaction du tort qu’ils leur ont fait, il consent à conclure avec eux la paix." Divico répondit "qu’ils tenaient de leurs pères la coutume de recevoir des otages, et de n’en point donner ; que le peuple romain devait le savoir."

César suit les Helvètes. Combats d’arrière-garde

Après cette réponse, il se retira. Le lendemain, ils lèvent leur camp ; César en fait autant, et envoie en avant toute sa cavalerie, au nombre de quatre mille hommes, qu’il avait levés dans la province entière, chez les Héduens et chez leurs alliés. Elle devait observer la direction que prendraient les ennemis. Cette cavalerie, ayant poursuivi leur arrière-garde avec trop d’ardeur, en vint aux mains avec la cavalerie helvète dans un lieu désavantageux et éprouva quelque perte. Les Helvètes, fiers d’avoir dans cette rencontre repoussé avec cinq cents chevaux un si grand nombre de cavaliers, nous attendirent plus hardiment, et nous inquiétèrent quelquefois avec leur arrière-garde. (4) César retenait l’ardeur de ses soldats, et se contentait pour le moment de s’opposer aux rapines, au pillage et aux dévastations de l’ennemi. On fit route ainsi durant quinze jours, sans que l’arrière-garde des Helvètes fût séparée de notre avant-garde de plus de cinq ou six mille pas.

Mauvaise volonté des Héduens. Diviciacos et Liscos dénoncent Dumnotrix

Cependant César pressait chaque jour les Héduens de lui livrer le blé qu’ils lui avaient promis ; car le climat froid de la Gaule, située au nord, comme il a été dit précédemment, faisait non seulement que la moisson n’était pas parvenue, dans les campagnes, à sa maturité, mais que le fourrage même y était insuffisant ; quant au blé qu’il avait fait charger sur la Saône, il pouvait d’autant moins lui servir, que les Helvètes s’étaient éloignés de cette rivière, et il ne voulait pas les perdre de vue. Les Héduens différaient de jour en jour, disant qu’on le rassemblait, qu’on le transportait, qu’il était arrivé. Voyant que ces divers discours se prolongeaient trop, et touchant au jour où il fallait faire aux soldats la distribution des vivres, César convoqua les principaux Héduens, qui étaient en grand nombre dans le camp, entre autres Diviciacos et Liscos. Ce dernier occupait la magistrature suprême que les Héduens appellent vergobret, fonctions annuelles et qui confèrent le droit de vie et de mort. César se plaint vivement à eux de ce que, ne pouvant acheter des vivres ni en prendre dans les campagnes, il ne trouve, dans un besoin si pressant et presque en présence de l’ennemi, aucun secours dans des alliés ; l’abandon où ils le laissaient était d’autant plus coupable, que c’était en grande partie à leur prière qu’il avait entrepris la guerre.

Enfin Liscos, ému par les paroles de César, déclare ce qu’il avait tu jusque-là : "qu’il y avait quelques hommes dans le plus grand crédit auprès du peuple et dont l’influence privée l’emportait sur celle des magistrats ; qu’au moyen de discours séditieux et pervers, ils détournaient la multitude de fournir le blé qu’on s’était engagé à livrer, disant que s’ils ne pouvaient obtenir la suprématie sur la Gaule, ils devaient du moins préférer la domination des Gaulois à celle des Romains ; qu’on devait être certain que ceux-ci, une fois vainqueurs des Helvètes, dépouilleraient de leur liberté les Héduens et les autres peuples de la Gaule ; que ces mêmes hommes informaient l’ennemi de nos projets et de tout ce qui se passait dans le camp ; qu’il n’avait pas le pouvoir de les réprimer ; (6) qu’il savait bien à quel péril l’exposait la déclaration que la nécessité l’avait contraint à faire à César, et que telle avait été la cause du long silence qu’il avait gardé."

César sentit bien que ce discours désignait Dumnorix, frère de Diviciacos ; mais, ne voulant pas traiter cette affaire en présence d’un grand nombre de témoins, il rompt précipitamment l’assemblée, et ne retient que Liscos. (2) Demeuré seul avec lui, il le presse de reprendre ce qu’il avait dit dans le conseil. Liscos parle avec plus de liberté et de hardiesse. D’autres informations secrètes prouvent la vérité des siennes. "Dumnorix, homme plein d’audace, avait acquis par ses largesses une grande influence sur le peuple, et était avide de changement. II avait, depuis plusieurs années, obtenu à bas prix la perception des péages et autres impôts des Héduens, parce que personne n’avait osé enchérir sur lui. Sa fortune, accrue encore de cette sorte, lui donnait les moyens de prodiguer ses libéralités. On le voyait entouré d’une cavalerie nombreuse, entretenue à ses frais. Son crédit n’était pas restreint à sa cité, mais s’étendait jusque chez les peuples voisins ; c’est dans cette vue qu’il avait fait épouser à sa mère l’un des personnages les plus nobles et les plus puissants parmi les Bituriges, que lui-même avait pris une femme chez les Helvètes, et qu’il avait marié dans d’autres cités sa soeur et ses parentes. Son mariage le rendait le partisan et l’ami des Helvètes ; il haïssait en outre personnellement César et les Romains, dont l’arrivée avait affaibli son pouvoir et rendu à son frère Diviciacos son ancienne autorité et ses honneurs. Si les Romains éprouvaient quelque échec, il espérait bien, à l’aide des Helvètes, parvenir à la puissance souveraine ; sous leur empire, il perdait un trône et même son crédit actuel." Les informations prises par César lui apprirent aussi que dans le combat de cavalerie livré peu de jours auparavant, l’exemple de la fuite avait été donné par Dumnorix et par sa cavalerie, car c’était lui qui commandait celle que les Héduens avaient envoyée au secours de César : cette fuite avait effrayé le reste.

Outre ces rapports, les indices les plus certains venaient confirmer les soupçons de César : c’était Dumnorix qui avait fait passer les Helvètes par le territoire des Séquanes, qui les avait engagés à se donner mutuellement des otages ; il avait tout fait non seulement sans l’ordre de César et des Héduens, mais encore à leur insu ; il était accusé par le magistrat de sa nation. César croyait avoir assez de motifs, soit pour sévir lui- même contre Dumnorix, soit pour exiger que ses concitoyens le punissent.Une seule considération arrêtait ses résolutions, le grand attachement de Diviciacos, son frère, au peuple romain, son dévouement sans bornes, sa fidélité à toute épreuve, sa justice, sa modération ; et il craignait de s’aliéner son esprit par le supplice de son frère. Aussi, avant de rien entreprendre, il fait appeler Diviciacos, et, renvoyant les interprètes habituels, c’est par l’organe de C. Valérius Troucillus, le premier personnage de la province romaine, son ami et son confident le plus intime, qu’il s’entretient avec lui : en même temps qu’il lui rappelle ce qui a été dit de Dumnorix en sa présence dans l’assemblée des Gaulois ; il lui apprend ce dont chacun l’a informé en particulier ; il l’engage et l’exhorte à ne point s’offenser si lui-même, après l’avoir entendu, décide de son sort, ou s’il ordonne à ses concitoyens d’instruire son procès.

Diviciacos, tout en larmes, embrasse César et le supplie de ne prendre contre son frère aucune résolution sévère : (2) il convient de la vérité de ces accusations, et personne n’en est plus affligé que lui ; il avait lui-même, par son crédit parmi ses concitoyens et dans le reste de la Gaule, contribué à l’élévation d’un frère qui n’en avait aucun à cause de sa jeunesse ; et celui-ci s’était depuis servi de son influence et de sa supériorité, non seulement pour affaiblir son pouvoir, mais encore pour essayer de le perdre. Cependant l’amour fraternel et l’opinion publique le retiennent. (4) Si César faisait tomber sur son frère quelque châtiment rigoureux, tout le monde, connaissant l’amitié qui les unit, l’en regarderait comme l’auteur, et cette persuasion éloignerait de lui les coeurs de tous les Gaulois. (5) Ses paroles étaient entrecoupées de sanglots ; César lui prend la main, le rassure, le prie de mettre fin à ses demandes, et lui dit qu’il fait assez de cas de lui pour sacrifier à ses désirs et à ses prières les injures de la république et son propre ressentiment. Il fait venir Dumnorix en présence de son frère, lui expose les griefs qu’il a contre lui, lui déclare ses soupçons personnels et les plaintes de ses concitoyens ; il l’engage à éviter de se rendre suspect à l’avenir et lui dit qu’il veut bien oublier le passé en considération de son frère Diviciacos. Il le fait surveiller par des gardes, pour être instruit de ses actions et de ses discours.

Projet d’attaque combinée de César et de Labiénus. Il échoue

Le même jour, César apprenant par ses éclaireurs que l’ennemi avait posé son camp au pied d’une montagne, à huit mille pas du sien, envoya reconnaître la nature de cette montagne et les circuits par lesquels on pouvait la gravir. On lui rapporta que l’accès en était facile. (2) À la troisième veille, il ordonne à T. Labiénus, son lieutenant, de partir avec deux légions et les mêmes guides qui avaient reconnu la route, et d’occuper la hauteur, et il lui fait part de son dessein. Pour lui, à la quatrième veille, il marche aux ennemis par le même chemin qu’ils avaient pris, et envoie toute la cavalerie en avant. P. Considius, qui passait pour très expérimenté dans l’art militaire, et avait servi dans l’armée de L. Sylla, et ensuite dans celle de M. Crassus, est détaché à la tête des éclaireurs.

Au point du jour, T. Labiénus occupait le sommet de la montagne, et César n’était qu’à quinze cents pas du camp des ennemis, sans qu’ils eussent, ainsi qu’on le sut depuis par des prisonniers, connaissance de son arrivée ni de celle de Labiénus ; lorsque Considius accourt à toute bride ; il annonce que la montagne dont Labiénus avait ordre de s’emparer est au pouvoir de l’ennemi, qu’il a reconnu les armes et les enseignes gauloises. César se retire avec ses troupes sur la plus proche colline, et les range en bataille. Labiénus, à qui il était prescrit de ne point engager le combat avant de voir l’armée de César près du camp ennemi, afin que l’attaque eût lieu en même temps sur tous les points, restait sur la hauteur dont il était maître, attendant nos troupes, et sans engager l’action. (4) Il était enfin tout à fait jour lorsque César apprit par ses éclaireurs que Labiénus occupait la montagne, et que les Helvètes avaient levé leur camp ; Considius, troublé par la peur, avait déclaré avoir vu ce qu’il n’avait pu voir. (5) Ce même jour, César suivit les ennemis à quelque distance selon sa coutume, et campa à trois mille pas de leur armée.

Défaite des Helvètes près de Bibracte

Le lendemain, comme il ne restait plus que deux jours jusqu’à la distribution du blé à l’armée, et que Bibracte, la plus grande sans contredit et la plus riche des villes des Héduens, n’était plus qu’à dix-huit mille pas, César crut devoir s’occuper des vivres, s’éloigna des Helvètes et se dirigea vers Bibracte. (2) Quelques transfuges de L. Émilius, décurion de la cavalerie gauloise, en donnèrent avis aux ennemis. (3) Les Helvètes, ou attribuant à la peur la retraite des Romains, d’autant plus que la veille, quoique maîtres des hauteurs, ils n’avaient pas engagé le combat ; ou bien se flattant de pouvoir leur couper les vivres, changèrent de projets, rebroussèrent chemin, et se mirent à suivre et à harceler notre arrière-garde.

Voyant ce mouvement, César conduit ses troupes sur une hauteur voisine, et détache sa cavalerie pour soutenir l’attaque de l’ennemi. (2) En même temps il range en bataille sur trois lignes, au milieu de la colline, quatre légions de vieilles troupes, et place au sommet les deux légions qu’il avait nouvellement levées dans la Gaule citérieure, ainsi que tous les auxiliaires ; il fait aussi garnir de soldats toute la montagne, (3) rassembler les bagages en un seul endroit, que fortifient les troupes qui ont pris position sur la hauteur. (4) Les Helvètes, qui suivaient avec tous leurs chariots, réunirent leur bagage dans un même lieu ; leur front serré repousse notre cavalerie ; ils se forment en phalange, et attaquent notre première ligne.

César renvoie tous les chevaux, à commencer par le sien, afin de rendre le péril égal pour tous et la fuite impossible, exhorte ses troupes et marche au combat. (2) Nos soldats, lançant leurs traits d’en haut, rompent aisément la phalange des ennemis. L’ayant mise en désordre, ils fondent sur elle, le glaive à la main. (3) Les Gaulois éprouvaient une grande gêne pour combattre, en ce que plusieurs de leurs boucliers se trouvaient, du même coup des javelots, percés et comme cloués ensemble, et que le fer s’étant recourbé, ils ne pouvaient ni l’arracher, ni se servir dans la mêlée de leur bras gauche ainsi embarrassé. Un grand nombre d’entre eux, après de longs efforts de bras, préfèrent jeter leurs boucliers et combattre découverts. (5) Enfin, accablés de blessures, ils commencent à lâcher pied et à faire leur retraite vers une montagne, à mille pas à peu près. (6) Ils l’occupent bientôt, et les nôtres les suivent, lorsque les Boïens et les Tulinges qui, au nombre de quinze mille environ, fermaient la marche de l’ennemi, et en soutenaient l’arrière-garde, nous attaquent sur notre flanc, que la marche avait laissé à découvert, et nous enveloppent. À la vue de cette manoeuvre, les Helvètes, qui s’étaient retirés sur la montagne, se hâtent de revenir et de recommencer le combat. (7) Les Romains tournent leurs enseignes et s’avancent des deux côtés ; ils opposent leur première et leur seconde ligne à ceux qu’ils ont déjà vaincus et repoussés, et leur troisième aux nouveaux assaillants.

Aussi ce double combat fut-il long et opiniâtre. Les ennemis, ne pouvant soutenir plus longtemps l’effort de nos armes, se retirèrent, comme ils avaient fait d’abord, les uns sur la montagne, les autres vers leurs bagages et leurs chariots. ( Durant tout ce combat, qui se prolongea depuis la septième heure jusqu’au soir, personne ne put voir un ennemi tourner le dos. Près des bagages on combattit encore bien avant dans la nuit ; car ils s’étaient fait un rempart de leurs chariots, et lançaient d’en haut une grêle de traits sur les assaillants, tandis que d’autres, entre ces chariots et les roues, nous blessaient de leurs javelots et de leurs flèches. (4) Ce ne fut qu’après de longs efforts que nous nous rendîmes maîtres des bagages et du camp. La fille d’Orgétorix et un de ses fils y tombèrent en notre pouvoir. (5) Après cette bataille, il leur restait environ cent trente mille hommes ; ils marchèrent toute la nuit sans s’arrêter. Continuant leur route sans faire halte nulle part, même pendant les nuits, ils arrivèrent le quatrième jour sur les terres des Lingons. Les blessures des soldats et la sépulture des morts nous ayant retenus trois jours, nous n’avions pu les poursuivre. (6) César envoya aux Lingons des lettres et des courriers pour leur défendre d’accorder aux ennemis ni vivres ni autres secours, sous peine, s’ils le faisaient, d’être traités comme les Helvètes. Lui-même, après ces trois jours, se mit avec toutes ses troupes à leur poursuite.

Soumission des Helvètes. Ils rentrent dans leur pays

(1) Les Helvètes, réduits à la dernière extrémité, lui envoyèrent des députés pour traiter de leur soumission. (2) L’ayant rencontré en marche, ils se jetèrent à ses pieds, lui parlèrent en suppliants, et implorèrent la paix en pleurant. Il ordonna aux Helvètes de l’attendre dans le lieu même où ils étaient alors ; ils obéirent. (3) César, quand il y fut arrivé, leur demanda des otages, leurs armes, les esclaves qui s’étaient enfuis vers eux. (4) Pendant qu’on cherche et qu’on rassemble ce qu’il avait exigé, profitant de la nuit, six mille hommes environ du canton appelé Verbigénus, soit dans la crainte qu’on ne les mette à mort après leur avoir enlevé leurs armes, soit dans l’espoir que, parmi un si grand nombre de captifs, ils parviendront à cacher et à laisser entièrement ignorer leur fuite, sortent à la première veille du camp des Helvètes, et se dirigent vers le Rhin et les frontières des Germains.

Dès que César en fut instruit, il ordonna aux peuples sur les terres desquels ils pouvaient passer de les poursuivre et de les ramener, s’ils voulaient rester innocents à ses yeux. (2) Ils furent livrés et traités en ennemis. Tous les autres, après avoir donné otages, armes et transfuges, reçurent leur pardon. (3) Il ordonna aux Helvètes, aux Tulinges, aux Latobices de retourner dans le pays d’où ils étaient partis. Comme il ne leur restait plus de vivres et qu’ils ne devaient trouver chez eux aucune subsistance pour apaiser leur faim, il ordonna aux Allobroges de leur fournir du blé ; il enjoignit aux Helvètes de reconstruire les villes et les bourgs qu’ils avaient incendiés. (4) La principale raison qui lui fit exiger ces choses fut qu’il ne voulait pas que le pays d’où les Helvètes s’étaient éloignés restât désert, dans la crainte qu’attirés par la fertilité du sol, les Germains d’outre-Rhin ne quittassent leur pays pour celui des premiers, et ne devinssent les voisins de notre province et des Allobroges. (5) À la demande des Héduens, les Boïens reçurent, à cause de leur grande réputation de valeur, la permission de s’établir sur leur propre territoire ; on leur donna des terres, et ils partagèrent plus tard les droits et la liberté des Héduens eux-mêmes.

Un document sur leur nombre

On trouva dans le camp des Helvètes des registres écrits en lettres grecques et qui furent apportés à César. Sur ces registres étaient nominativement inscrits ceux qui étaient sortis de leur pays, le nombre des hommes capables de porter les armes, et séparément celui des enfants, des vieillards et des femmes. On y comptait en tout 263,000 Helvètes, 36,000 Tulinges, 14,000 Latobices, 23,000 Rauraques, 32,000 Boïens. II y avait parmi eux 92,000 combattants ; le total s’élevait à 368,000 Gaulois. Le nombre de ceux qui rentrèrent dans leur pays fut, d’après le recensement ordonné par César, de cent dix mille.


sources :"La guerre des Gaules " Jules César
cette traduction française est celle de la Collection Nisard : Salluste, Jules César, C. Velléius Paterculus et A. Florus : oeuvres complètes, Paris, 1865

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