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Un cortége de spectres

, par

Une seule voie de salut demeurait possible : gagner Hassi-Messeguem sans passer par le point d’eau. Avant l’aube, Pobéguin donna l’ordre du départ. Incapable de marcher à la suite d’une blessure au pied, il monta un méhari, suivi de trois chameaux qui portaient les blessés et du reste de la colonne. D’Amguid à Ouargla, la distance était d’environ mille kilomètres.

Les 34 hommes partirent au clair de lune. La troupe avança lentement tout le jour, écrasée par l’ardeur du soleil, et les pieds tuméfiés. El Madani annonça le lendemain à Pobéguin qu’un tirailleur et trois chameliers de la tribu des OuladNaïl avaient déserté. A la halte du soir. un blessé ne rejoignit pas la colonne. Les Oulad-Naïl entamèrent une discussion au sujet des outres : ils accusaient les tirailleurs de s’être attribué les plus grandes.

Les hommes se regardaient avec haine. Loqueteux, le visage en sueur, les malheureux avançaient avec effort. Les oreilles bourdonnaient, tant la fatigue était grande. Malheur aux traînards qui ne pouvaient rattraper la colonne... Le 15, on faillit en venir aux mains. Les tirailleurs s’emparèrent du méhari de Pobéguin, les OuladNaïl du chameau qui portait les blessés. L’hostilité grandissait parmi les hommes affamés. Ils n’étaient pas non plus d’accord sur la route à suivre. Miné par la fièvre, Pobéguin assistait impuissant à ces querelles. Sa blessure au pied s’envenimait.

La journée qui suivit amena la disparition de deux blessés et d’un tirailleur qui s’étaient laissé distancer. Désormais la colonne allait égrener régulièrement des cadavres. Le 18, la troupe parvint à l’oued Tilmas-el-Mra, où elle put boire une eau bourbeuse et salée.
Le lendemain, un vent infernal se leva. Sans interruption, l’ouragan lança des flots de sable qui déchiquetaient les paupières, s’incrustaient dans les plaies.

Pour ne pas être ensevelis vivants, les hommes se redressaient un instant : aussitôt des tourbillons les roulaient sur le sol. arrachaient leurs haillons et cinglaient toutes les parties du corps mises à nu. Hagards, ils subirent pendant huit heures la violence du cyclone.
Le jour suivant, quand la mission dispersée réussit à se regrouper, trois hommes furent portés absents.
Succombant d’inanition, la troupe campa deux jours aux abords du puits Hassi-elHadjadj. Belgacem égorgea le chameau des Oulad-Naïl.

Les blessés furent menés au puits sur le dernier chameau. Deux tirailleurs qui devaient reconduire la bête au camp disparurent avec elle. La colonne avait ainsi perdu son ultime ressource.

Le 23 mars, on dut se séparer des blessés. Les malheureux furent abandonnés sur le sable avec l’outre traditionnelle. Hassi-Messeguem était à trois jours de marche ; mais personne ne paraissait avoir la force suffisante pour y parvenir. En deux heures on franchit trois kilomètres, en s’arrêtant tous les cent mètres.
Ce cortège de spectres voyait sans cesse l’horizon fuir et danser devant ses yeux. Les retardataires suppliaient qu’on les attendît. Au coucher du soleil, huit hommes retournèrent sur le puits, pour la corvée d’eau. Belgacem les suivit.

A l’aube, il proposa à Pobéguin la chair des blessés qu’il avait achevés. Écoeuré, Pobéguin se détourna. Soutenus par cette nourriture, les tirailleurs firent quelques kilomètres. La chaleur était abominable. Le lendemain, les cadavres de trois tirailleurs et d’un Chaambi jalonnèrent la piste. Belgacem revint sur ses pas pour accomplir son horrible besogne, menaçant de son sabre quiconque voulait s’interposer.

La nuit fut atroce pour Pobéguin. Son pied gangrené était noir et enflé ; il frissonnait de fièvre. Toute la matinée il délira, et, en chancelant, gagna un arbuste. Finalement il s’affaissa. C’était la fin.
Deux jours plus tard, 12 survivants à l’état squelettique s’affalèrent au pied des tentes de Radja, à Hassi-Messeguem.
C’était tout ce qui restait de la mission Flatters.


sources"Le journal de la France" hebdomadaire ed Tallandier 1970

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