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02- Le valet gallois est fait chevalier

, par

Le valet ne s’attarde pas. Il s’en va poussant son cheval par la forêt, tant qu’il vint à un terrain découvert qui bordait une rivière. La rivière était large, plus que n’aurait porté le trait d’une arbalète ; car en son lit s’était retirée comme chez elle toute l’eau du pays. A travers une prairie il se dirige vers la . grande rivière qui court en grondant. Il n’y entre pas ; l’eau est si noire et si profonde et le cou­rant autrement rapide que celui de la Loire. Il longe donc la rive ; sur l’autre bord, il voit une haute colline rocheuse dont l’eau venait battre le pied ; sur le flanc de la colline qui descendait vers la mer, se dressait un riche et fort château. Arrivé là où la rivière est bien près du terme de sa course, le valet tourne vers la gauche et voit naître les tours du château, car c’est-bien ainsi qu’elles lui apparaissent, comme si elles sortaient du château même. Au milieu du château s’élevait une forte et haute tour ; une solide barbacane commandait le débouché de la rivière, où les eaux se mêlaient tumultueusement à celle de la mer, et les vagues venaient se briser contre le mur. Aux quatre coins de la muraille construite en forts moellons, quatre tours basses. et trapues, de belle allure. Le château avait grand air et à l’in­térieur il était disposé à souhait. Devant un châtelet rond, un haut et robuste pont de pierre bâti à sable et à chaux, flanqué de bastions sur toute sa longueur et pourvu d’une tour au milieu, enjambait la rivière ; au bout, un pont-levis, fidèle à sa mission. pont le jour, porte close la nuit. Vers ce pont s’avance le valet.
Vêtu d’une robe d’hermine, un prud’homme se promenait non­chalamment sur le pont, attendant l’étranger qui venait. Par conte­nance il tenait en sa main une badine ; près de lui deux valets sans leur manteau. Le jeune Gallois n’a pas oublié les leçons de sa mère ; il salue le prud’homme et ajoute
- C’est ce que m’a enseigné ma mère.
- Dieu te bénisse, beau frère, dit le prud’homme qui à son lan­gage le connut sur-le-champ pour un jeune naïf un peu sot. Beau frère, d’où viens-tu ?
- D’où ? De la cour du roi Arthur.
- Qu’y fis-tu ?
- Le roi m’a fait chevalier et que Dieu le protège !
- Chevalier ? Dieu me pardonne, je ne pensais pas qu’il lui sou­vînt encore de chevalerie ; je croyais que le roi songeait à tout autre chose qu’à faire un chevalier. Or dis-moi, gentil frère, cette armure, qui t’en fit présent ?
- C’est le roi qui me la donna.
- Donna ? Et comment ?

Le valet lui conte ce que vous avez ouï. Il n’y aurait nul profit et beaucoup d’ennui à le conter une seconde fois. Le prud’homme lui demande ensuite ce qu’il sait faire de son cheval.
- Je le fais galoper où je veux et comme je veux, aussi bien qu’autrefois mon cheval de chasse dans la maison de ma mère.
- Et votre armure, dites-moi encore, qu’en faites-vous ?
- Je sais bien la revêtir et m’en dépouiller ainsi que me montra le valet qui m’en arma, après avoir désarmé le chevalier que j’ai tué. Et elle m’est si légère qu’elle ne me gêne en rien.
- Par. l’âme du Seigneur, voilà qui me va tout à fait. Dites-moi, si je ne vous presse pas trop, quel besoin vous, amena ici.
- Sire, ma mère m’enseigna que j’allasse vers les prud’hommes pour me conseiller à eux et croire ce qu’ils me diraient, car qui les écoute, le gain n’est pas petit.
- Beau frère, bénie soit votre mère, elle vous a donné de bien bons conseils. Mais n’avez-vous plus rien à me dire ?
- Si.
- Et quoi ?
- Simplement ceci, que vous veuilliez bien m’héberger ce soir.
- Très volontiers, mais c’est à condition que vous m’octroyiez un don dont il pourrait vous venir grand bien.
- Et lequel ?
- Que vous croyiez les conseils de votre mère et les miens.
- Sur ma foi, je l’octroie.
- C’est bien. Descendez.

Il met pied à terre. Un des deux valets prend son cheval et l’autre le désarme. Il ne lui reste que ses pauvres braies absurdes, ses gros brodequins et la cotte de cerf mal taillée et mal bâtie que sa mère lui avait donnée.
Le prud’homme se fait chausser les éperons d’acier tranchants du jeune Gallois, enfourche son cheval, pend l’écu à son col par la guiche et saisit la lance
- Ami, dit-il, apprenez à vous servir de vos armes. Notez com­ment on doit tenir sa lance, éperonner et retenir son cheval. Là-dessus il déploie l’enseigne et lui montre comment porter son écu : il faut le laisser pendre un peu en avant, de façon à toucher le col du cheval ; puis, la lance en arrêt, il fait sentir l’éperon au fou­gueux coursier que nul autre ne surpasse à la course. Le pru­d’homme est un maître passé en tous ces exercices, car il les avait appris dès l’enfance. Le valet se plaît fort à le regarder et suit de l’oeil chacun de ses mouvements. Son galop terminé, le prud’homme revient, lance levée, au valet et lui dit
- Ami, sauriez-vous jouter ainsi de la lance et de l’écu et gouver­ner ainsi votre cheval ?
- Ah ! sire, je ne veux posséder ni terre ni avoir ni même vivre un jour de plus, avant que je sache ce jeu-là.
- Ce qu’on ne sait pas, on peut l’apprendre, qui veut s’en donner la peine, bel ami cher. Tout métier requiert effort, courage et persé­vérance : quand ces trois sont réunis, il n’est rien dont on ne se rende maître. Mais vous à qui cet art fut toujours inconnu et qui ne vîtes jamais homme s’y exercer, comment vous en reviendrait-il honte et blâme, si vous y êtes novice ?

Alors le prud’homme le fait monter à cheval. Et le voilà qui part, tenant la lance et l’écu aussi adroitement que s’il eût passé ses jours dans les tournois et les guerres et erré par tous les pays du monde, en quête de batailles et d’aventures. C’est Nature qui l’instruit, et quand Nature s’en mêle et que le cour la seconde, il n’est plus rien d’ardu. Le valet en est un exemple, qui s’en tire si bien que le pru­d’homme ravi se dit en lui-même que, quand il se serait adonné aux armes toutes les années qu’il a vécu, on ne pourrait exiger de lui plus d’adresse. Quand le valet eut fait son tour, il revint devant le pru­d’homme, lance levée, comme il lui avait vu faire.
- Sire, s’écrie-t-il, qu’en pensez-vous ? Croyez-vous que je puisse atteindre au but, si je m’en donne la peine ? Mes yeux n’ont rien vu encore dont j’aie pareille convoitise. Comme j’aimerais savoir ce que vous savez !
- Ami, si votre coeur y est, nul besoin de vous tourmenter : vous saurez ce qu’il faut savoir.
La leçon reprend. Trois fois le prud’homme monte à cheval, et trois fois il fait monter le valet. A la dernière il lui dit
- Ami, si vous rencontriez un chevalier, que feriez-vous, s’il vous frappait ?
- Je le frapperais à mon tour. - Et si votre lance se rompait ?
- Oh ! lors, il n’y aurait plus qu’à lui courir sus et’à jouer des poings.
- Ami, rien de pareil.
- Quoi donc alors ?
- Vous iriez le requérir à l’épée.

Alors plantant dans le sol la lance toute droite et désireux de pous­ser la leçon jusqu’au bout, il se saisit de son épée et se met en garde pour l’attaque et pour la défense.
- Ami, c’est ainsi qu’il faudra parer et fondre sur l’adversaire.
- Oh ! dit l’autre, sur ce point-là, que Dieu me protège ! j’en sais plus que personne ; car chez ma mère bien souvent je me suis escrimé contre des coussins ou des planches, au point que j’en étais parfois rompu.de fatigue.
- Alors, au château ! dit-le prud’homme. Venez-y comme mon hôte honoré.

Ils s’en vont côte à côte et le valet dit au prud’homme
- Sire, ma mère m’enseigna que je ne fisse jamais longue compa­gnie à homme qui fût sans savoir son nom, et si elle m’a dit vrai, il faut que je sache le vôtre.
- Beau doux ami, mon nom est Gornemant de Goort.

Ils viennent ainsi au château, la main dans la main. A la montée d’un degré accourut un valet qui apportait un manteau court ; il se hâta d’en revêtir le jeune homme, de peur qu’après le chaud le froid ne le saisit et ne lui fit mal. Le prud’homme avait de riches et beaux appartements et des serviteurs alertes : un repas bien préparé et bien servi les attendait. Ils lavèrent leurs mains et prirent place à la table. Le prud’homme fit asseoir à côté de lui le valet et le fit manger dans son écuelle. Inutile de compter les mets et de les décrire longue­ment : suffit qu’ils mangèrent et burent autant qu’ils en eurent envie.

Quand ils furent levés de table, le prud’homme, en très courtois chevalier qu’il était, pria le valet de rester un mois chez lui, et même s’il était possible il aimerait à le retenir un an tout entier ; il pourrait ainsi lui apprendre, s’il lui plaisait, bien des choses qui lui seraient fort utiles en un besoin.
- Sire, répondit le valet, je ne sais si je suis près du manoir de ma mère, mais je prie Dieu qu’il me mène à elle, que je puisse la voir encore : je la vis choir pâmée devant la porte à l’entrée du pont. Je ne sais si elle vit ou si elle est morte. Mais je sais bien que si elle est tombée ainsi, c’est du chagrin de me voir partir. C’est pourquoi, tant que je ne saurai pas ce qu’il en est d’elle, il n’est pas possible que je séjourne longuement où que ce soit. Je partirai demain au point du jour.

Le prud’homme voit que nulle prière n’y changerait rien. Déjà les lits sont faits : sans plus de paroles ils vont se coucher. Le lendemain de grand matin, le prud’homme se lève, s’en va au lit du valet et y fait apporter chemise et braies de fine toile de lin, chausses teintes en rouge de brésil et cotte d’un drap de soie violet tissé dans l’Inde.
- Ami, dit-il au valet, si vous m’en croyez, vous prendrez ces vêtements que vous voyez ici.
- Beau sire, vous pourriez dire mieux. Voyez les habits que me fit ma mère : est-ce qu’ils ne valent pas mieux que ceux que vous m’offrez ? Et vous voulez que je les change
- Erreur, valet. Par ma tête, ils valent pis. Et de plus, quand je vous amenai ici, bel ami, vous me promîtes que vous feriez tous mes commandements.
- Ah ! crie le valet, j’y suis prêt encore. Vous n’avez qu’à ordon­ner
.
Et il se vêt, mais non pas des habits de sà mère. Le prud’homme se baisse et lui chausse l’éperon droit, comme la coutume le voulait alors de qui adoubait un chevalier. Les valets sont nombreux tout autour : chacun se presse à l’envi pour l’armer. Le prud’homme prend l’épée, la lui ceint et lui donne l’accolade.
- En vous remettant l’épée, lui dit-il, je vous confère l’ordre de chevâlerie, qui ne souffre aucune bassesse. Beau frère, souvenez­vous-en en cas qu’il vous faille combattre, si votre adversaire vaincu vous crie merci, je vous en prie, écoutez-le et ne le tuez pas sciem­ment. Gardez que vous ne parliez trop : qui ne sait retenir sa langue, il lui échappera souvent tel mot qu’on tiendra à vilenie. Le sage nous le dit : trop de paroles, péché certain ; fuyez donc ce péché-là. Autre prière : s’il vous arrive de trouver dans la détresse, faute de conseil, homme ou femme, soit dame, soit demoiselle, conseillez-les, si vous en voyez le moyen et si ce moyen est en votre pouvoir : vous ferez bien. Enfin, recommandation bien importante, allez volontiers à l’église prier le Créateur de toutes choses qu’il ait pitié de votre âme et qu’il vous garde dans le siècle comme son fidèle chrétien.
- Beau sire, dit le valet, de tous les apôtres de Rome soyez-vous béni ! Ma mère m’a parlé tout comme vous le faites.
- Écoutez-moi, beau frère, ne dites jamais que votre mère vous ait appris ceci ou cela. Je ne vous blâme pas de l’avoir fait jusqu’ici. Mais désormais, je vous en prie, et pardonnez-le-moi, il faut vous en corriger. Car, si vous y persistiez, on le tiendrait à folie. Gardez ­vous-en donc.
- Mais que pourrai-je bien dire ? - Oh ! dites que celui qui vous enseigna, c’est le vavasseur qui vous chaussa l’éperon.
- Sire, je vous le promets : tant que je vivrai, il n’y aura jamais mot sonné que de vous. Je vois clairement que vous avez raison.

Le prud’homme alors fait sur lui le signe de la croix et, tenant la main levée, ajoute
- Beau sire, que Dieu vous préserve et vous conduise ! Vous êtes impatient de partir. Allez donc, et adieu

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